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<channel><title>Les chants de Babylone</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/</link><pubdate>Fri, 12 Mar 2010 03:07:08 +0100</pubdate><item><title>55 > \"J\'ai décidé de mourir\"</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=25</link><pubDate>Tue, 16 Jun 2009 23:14:16 +0100</pubDate><description>« Alors, tu en penses quoi ?
- Tu es dingue, on ne pourra jamais diffuser un tel concept !
- Rah, si on avait toujours été si frileux dans ce milieu, on en serait encore au noir et blanc.
- Ca ne sera jamais accepté.
- Ce n\'est pas grave, il suffit juste de s\'adresser au bon interlocuteur. »

Son sourire carnassier illuminant le dos du directeur artistique qui quittait -écoeuré- la pièce, Larco était totalement convaincu par son idée. Ce n\'était qu\'un pilote très perfectible, bien sûr, mais le principe de suivre plusieurs candidats au suicide, entre le moment où ils prenaient la décision et le moment où ils passaient à l\'acte, était tout bonnement génial. Il avait même commencé à rédiger des contrats avec l\'aide d\'un avocat. La plupart de ces gens culpabilisaient de laisser certaines personnes derrière et leur laisser un peu d\'argent ou leur transmettre un message permettait de s\'affranchir de ce sentiment.

Bien sûr que ce concept provoquerait un tollé, bien sûr que toute la direction de la chaîne refuserait. Et pourtant... ils avaient déjà mis le doigt dans l\'engrenage avec toute cette télé réalité qui transpirait la misère, il lui suffirait de forcer un peu.

Les deux personnes qu\'il avait suivies pour ce pilote (une jeune fille et un père de famille) avaient finalement laissé tomber l\'idée, mais Larco ne désespérait pas. Il fallait simplement qu\'il trouve les bons candidats que les avides téléspectateurs pourraient retrouver chaque semaine. Quand au bon interlocuteur... il était tout trouvé. Auto-satisfait, il quitta finalement la pièce du studio de télévision.

***

Corane avait toujours une petite brosse à dents et du dentifrice dans son sac. Elle ne pouvait jamais prévoir quand elle aurait à s\'en servir. Pourtant c\'était assez souvent le cas ces derniers temps à la bibliothèque municipale. Celui-là avait le même goût que tous les autres. Encore un intello paumé à qui elle avait donné de l\'assurance et qui finirait par essayer de la revoir en tête-à-tête, se croyant devenu d\'un coup le roi du monde. Leur maladresse ne la faisait même plus sourire. Plus rien ne la comblait. Elle cracha, rinça et rangea sa brosse à dents. Son regard se posa sur le distributeur de préservatifs fraîchement installé près des toilettes; c\'était une forme de reconnaissance de la part du vieux bibliothécaire. A sa décharge, il avait tout de suite compris quand elle lui avait gentiment dit qu\'ils ne se reverraient plus. Un gentleman qui avait fini par veiller sur elle, d\'une certaine manière.

Il était temps de rentrer chez elle. Dans l\'escalier elle croisa un type fier qui lui disait vaguement quelque chose.

« Hé, Coco, ça te dit de faire une pause avant de rentrer ?

Instant de réflexion intense. Ah. Elle l\'avait \"croisé\" il y a deux semaines.

- Désolée mon lapin. Mais je suis contente pour toi que tu aies décidé de t\'attaquer à tes problèmes de rapidité. »

Elle avait bien insisté sur le mot \"lapin\". Le garçon figea son sourire et perdit tout à coup toute arrogance et partit la queue entre les jambes. Elle soupira; elle en avait tellement marre de tout ça. Juste avant de sortir dans la rue, elle repéra une petite annonce pour un casting. Une nouvelle émission de télé-réalité. Elle réajusta inconsciemment sa petite culotte effrontée. Elle savait que son genre était très demandé par ces requins. Sans plus y réfléchir, elle arracha la feuille et la fourra dans son sac.</description></item><item><title>54 > Le dernier été</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=24</link><pubDate>Tue, 02 Oct 2007 00:21:16 +0100</pubDate><description>
Quand il sortit de l\'école, Noa fit la moue. Il pleuvait des cordes. Blue lui adressa un signe de la main, avant de grimper dans la voiture qui était venue le chercher directement à la sortie de l\'école. Le blondinet, quant à lui hésitait entre rester sous l\'abribus le temps que l\'averse se calme, ou bien quitter son endroit au sec, pour rentrer chez lui le plus vite possible. Il n\'était pas très patient, et surtout, il avait prévu de rentrer tôt, histoire de commencer à réviser un peu pour le contrôle de sciences qui tomberait le lendemain.

Il soupira. Une fille de sa classe qui en pinçait visiblement un peu pour lui lui proposa de marcher avec elle, sous son parapluie, mais il refusa. Il n\'avait pas l\'intention de lui donner de faux espoirs, alors qu\'elle ne lui plaisait pas vraiment. Et puis surtout, il n\'avait pas la tête aux relations sentimentales. La dernière fois qu\'il s\'en était approché ça avait fini en catastrophe, alors très peu pour lui. Il préférait garder ses distances avec le sexe opposé.

Son professeur de mathématiques passa devant lui, et haussa les sourcils en le voyant si peu vêtu malgré l\'averse. Et surtout malgré le temps capricieux de Babylone.

« Noa-Kellig? Vous attendez quelque chose? »

Il tiqua en entendant l\'homme l\'appeler par son prénom complet. Il préférait que les gens s\'en tiennent au Noa. Entre le prénom composé et les noms de ses deux parents, il avait l\'impression d\'avoir une identité à rallonge. Quatre noms propres, ça faisait beaucoup pour un garçon un peu plus petit que la majeure partie des gens de son âge.

« Euh... Oui, en fait, j\'attends qu\'il arrête de pleuvoir. »

Le professeur le dévisagea un moment, avant de soupirer.

« Je ne vous le recommande pas. Le temps ici est très capricieux, et vous risquez de devoir attendre un bon moment avant de pouvoir quitter votre abri. »

Son conseil avisé donné, l\'instructeur se hâta vers sa voiture, et Noa serra les dents. C\'était bien beau de lui faire ce genre de remarques. Mais lui avait une voiture, il n\'avait pas à se promener tête nue et avec un simple t-shirt sur le dos à travers la moitié de la ville. A pieds, qui plus est. Sans parapluie, ou sans imperméable.

Il n\'avait rien emmené, parce que quand il était parti, ce matin là, le soleil brillait dans le ciel, et il faisait déjà chaud. Il ne s\'était toujours pas fait aux violents changements de temps qui caractérisait Babylone. Et pourtant, à chaque fois qu\'il se faisait avoir, il se jurait que celle ci serait la dernière.

Il profita d\'une légère accalmie pour sortir sous la pluie malgré tout toujours battante. Evidemment, il fut trempé en un rien de temps, mais fort heureusement pour lui, il ne faisait pas trop froid. En comptant sur une douche chaude dès qu\'il rentrerait chez lui, il pouvait éviter de se choper une grosse crève. Tant qu\'à faire, il préférait.

D\'ordinaire, ça ne le dérangeait pas de marcher pendant une demi-heure avant d\'arriver jusque chez lui. Mais cette fois ci, les trentes minutes semblaient prendre un malin plaisir à s\'étaler dans la durée. Il avait l\'impression que le temps se foutait de sa gueule. Les deux temps, d\'ailleurs. 

Ses chaussures et ses chaussettes furent mouillées en très peu de temps, et il grimaçait en entendant le flitch flitch qu\'il faisait à chaque pas. Son jean semblait peser le double, voire le triple de son poids normal, et c\'était un miracle qu\'il tienne toujours sur ses hanches, et que le jeune homme ne se soit pas encore retrouvé les fesses à l\'air. Non pas qu\'il s\'en plaigne. C\'était simplement que déjà en temps normal, il flottait dans ses pantalons, et craignait de les perdre à tout moment. Mais ça ne lui était encore jamais arrivé.

A la moitié du chemin, il soupira. Le trottoir était extrèmement étroit, et à côté, il y avait la route, ou bien une gadoue dans laquelle il n\'avait pas du tout envie de patauger. Et droit devant lui se trouvait la plus grosse flaque qu\'il ne lui ait jamais été donné de voir. Il pria toutes les divinités qu\'il connaissait et qui lui venaient en tête pour qu\'aucune voiture ne passe en même temps que lui. Et il s\'engagea.

Bien évidemment, c\'était trop demander. En tous cas, c\'est ce qu\'il fallait croire, puisqu\'une fois arrivé à la hauteur de la flaque, une grosse voiture, du genre tout terrain le dépassa, en roulant en plein dedans. Il se fit tremper encore plus qu\'il ne l\'était. En plus, maintenant, ses vêtements étaient dégueulasses. Super. Encore une journée où il aurait mieux fait de rester couché. Et bien évidemment, le crétin qui conduisait n\'allait pas perdre son temps à s\'arrêter pour au moins présenter ses excuses au pauvre piéton qu\'il avait éclabousser. Ca ne pouvait être que la suite logique des évènements.

Sauf que si, justement. La voiture se gara un peu plus loin, et en descendit un homme qui devait avoir entre trente et quarante ans. Plutôt bel homme, les cheveux bruns et les yeux noisettes, une barbe de quelques jours assombrissait le bas de son visage.

« Désolé, j\'avais pas le choix... Ca va? »

Non, effectivement, il n\'avait pas eu le choix. Une voiture était arrivée en face, et par conséquent, il n\'avait pas pu faire d\'écart. Noa sentit toute sa colère s\'envoler presque instantanément. Et d\'emblée, il accorda sa confiance à l\'homme. Après tout, s\'il était assez chic type pour s\'arrêter alors qu\'il a éclaboussé quelqu\'un qu\'il ne connait pas et ne reverra certainement jamais, c\'est que ça devait être quelqu\'un de bien, non?

« Oui, oui... Je m\'en remettrai. »

Il afficha ce sourire à la fois franc et effronté qui était presque sa marque de fabrique, et l\'homme se passa une main dans les cheveux, l\'air soulagé. Tiens, il ne pleuvait plus. C\'était ce mec qui avait fait s\'arrêter la pluie? Parce que les gens classes ne se garent jamais juste à côté d\'une flaque, et qu\'ils ne marchent jamais dans du caca de chien, ne se vomissent pas dessus, ils avaient aussi le pouvoir de faire stopper la pluie quand ils quittaient leur abri au sec? A méditer.

« Je te dépose quelque part? »

Noa écarquilla les yeux. C\'était peu commun, ça.

« Je vais dégueulasser votre voiture. 

- Et je l\'aurai bien mérité. »

Il se sentit sourire malgré lui, et puis haussa les épaules en désignant le ciel d\'un doigt. Il ne pleuvait plus, ça ne changeait pas grand chose qu\'il continue à pieds ou qu\'on le dépose. A part peut-être le temps de trajet.

« Ca va revenir. Plus tôt que tu ne le crois. »

Il avait l\'air de savoir de quoi il parlait. Et comme il semblait que de toutes façons, Noa ne soit pas doué en matière de prévision de météo, il décida de faire confiance à l\'homme, et accepta son invitation. Il grimpa dans la voiture sans mot dire, un léger sourire aux lèvres. Le brun remonta dans son véhicule, et reprit la route.

« Tu allais où? »

Il lui indiqua son adresse, et où il pouvait le déposer pour que ça ne soit pas trop un problème de le ramener, mais l\'homme insista, et précisa que de toutes façons, il était du quartier, et qu\'en conséquence, il pouvait l\'emmener jusque devant chez lui.

« Je m\'appelle Sven. 

- Moi c\'est Noa. »

Et quand Sven enclencha les essuie-glaces, ils sourirent tous deux, parce que sa prédiction s\'était avérée correcte. Il s\'était effectivement remis à pleuvoir. Bercé par le ronronnement du moteur, Noa s\'endormit rapidement.

Quand il se réveillé, la voiture de Sven était déjà garée devant son immeuble. Le brun le regardait avec un sourire attendri. Noa rosit légèrement, un peu gêné de s\'être endormi dans la voiture d\'un parfait inconnu, mais l\'inconnu en question ne semblait pas s\'en offusquer.

« Tu revenais d\'où, pour être fatigué comme ça? »

Noa cacha son baillement derrière sa main, et soupira.

« J\'avais cours.

- Quoi? Mais c\'est l\'été !

- Je sais. Mais dans mon école, on est déjà rentrés.

- Quelle plaie. »

Ils se regardèrent et échangèrent un sourire complice. Décidement, ce type avait le don de le mettre à l\'aise. Ce qui était plutôt rare. Mais il n\'allait pas s\'en plaindre, n\'est-ce pas?

Ils restèrent silencieux un moment, et puis Noa sembla se souvenir d\'où il était, et détacha sa ceinture, pour sortir. Ils se saluèrent avec un sourire.

« On se reverra, je suis souvent dans le coin. »

Noa hocha la tête. Il y avait des chances qu\'ils se revoient. Il adressa un signe de main à Sven, et referma la porte. Et puis, aussi vite que possible, il rentra chez lui, et se prit la douche chaude qu\'il avait bien méritée. Il soupira. Eté ou pas, c\'était la dernière fois qu\'il se faisait avoir comme ça.</description></item><item><title>53 > Le dernier été</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=24</link><pubDate>Tue, 18 Sep 2007 00:00:17 +0100</pubDate><description>Dire qu’il avait chaud était un euphémisme. Il bouillonnait. Il avait beaucoup de mal à contenir toute cette rancœur et cette amertume qu’il ressentait en ce moment à l’égard d’Ann. La tension était réciproque et en avaient fait les frais une partie des bibelots de l’entrée, ainsi que la porte de leur appartement. Un partout, balle au centre. Tyrian avait préféré prendre l’air, mais c’était sans compter la pugnacité de sa compagne qui venait le poursuivre jusque dans sa tentative avortée de retrouver un semblant de calme dans les rues bondées de la ville.

« Attends, reviens ! Tu crois que tu peux partir comme ça ??
- Ca va, laisse tomber, tu vas me foutre la paix oui ?
- Non mais je rêve, tu oses me planter là comme ça après ce que tu m’as dit ?
- Si tu savais ce que j’ai envie de te planter…
- Quoi ???
- Bon, on lâche l’affaire.

Et ça continua de cette façon sur plusieurs centaines de mètres. Tyrian était tout sauf violent, mais là il était excédé. C’est pourquoi il rembarra de manière un peu brusque un passant lorsqu’il le bouscula.

- Eh toi, t’aurais pas envie de faire un peu plus attention ?

Le garçon ne répondit rien et baissa timidement les yeux. Tyrian se rendit alors compte de l’état de rage dans lequel il se trouvait, et prit une grande inspiration pour se calmer.

- Hum… je suis désolé, je ne voulais pas… Tu vas bien ?

Au moment où la fille qui l’accompagnait allait ouvrir la bouche, Ann revint au pas de course.

- Bon maintenant tu arrêtes les idioties !
- Oui, Ann, c’est bon. »

Elle fut surprise par son ton qui avait perdu toute sa colère. Elle fut tout aussi surprise lorsqu’elle écouta son prénom d’une autre bouche, celle de la fille qui s’apprêtait à protester.

« …Ann ?
- Mais… Clem ? Quelle surprise, comment vas-tu ?
- Ecoute ça va super bien, on profite des vacances qui nous restent, et toi ?
- Nous aussi, on se balade… si tu savais à quel point je n’ai PAS envie de reprendre les cours… 

Il ne put s’empêcher de sourire lorsqu’il vit sa compagne passer sans transition de l’hystérie sans limite à un ton très affable. Ce qui dégénéra évidemment en fou-rire lorsqu’elle le remarqua et qu’elle lui donna un coup de coude.
Les filles parlèrent plusieurs minutes. Il essaya d’entamer la conversation avec l’autre garçon. Ce qui n’est pas des plus évidents lorsque l’interlocuteur fait un pas de côté en vous évitant du regard quand vous vous approchez.
Manque de chance pour lui, Ann le remarqua à cet instant.

- Tiens, Léo ? Je ne t’avais pas reconnu… Je ne savais pas que vous étiez ensemble !

Pas étonnant qu’elle fut un peu surprise, pensa Tyrian. Ils ne s’accordaient pas du tout ! Elle était assez détonnante, habillée de couleurs vives et parlant fort, très excentrique alors que lui était tout bonnement transparent.
Et pendant qu’il y réfléchissait, il ne suivait pas la conversation et le retour à la réalité fut très brutal.

- Ecoute, vous navez qu’à passer la semaine avec nous, on est tous les deux dans une graaaaande villa au bord de la mer artificielle.
- C’est très gentil Clem, mais nous n’allons pas abuser …
- Mais si, vous n’avez qu’à aller chercher des affaires, et on se rejoint ici dans une demi-heure ? Allez, c’est conclu !

Tyrian était pris de court, et son compagnon d’infortune arborait lui aussi de grands yeux. Ils ouvrirent la bouche en même temps, mais Ann les devança.

- Bon d’accord, si ça ne vous dérange pas, ce sera avec grand plaisir ! N’est-ce pas ?

Evidemment, elle lui demandait son avis une fois la décision prise… Il avait l’habitude. Mais elle n’avait pas tort, cela leur ferait du bien. Il avait eu tellement de travail cet été qu’ils n’avaient pas pu partir et c’était l’une des sources de conflit. Il avait pu prendre sa semaine et Ann allait bientôt réattaquer les cours, c’était maintenant où jamais. Il lui dédia un sourire franc et doux.

- Oui, c’est une très bonne idée ma chérie. »

***

Huit jours avaient passé. Un peu n’importe comment mais très rapidement en tous cas. Certainement beaucoup plus vite qu’il ne l’avait imaginé. C’était leur dernière nuit dans ce havre de paix. Enfin façon de parler, car ils s’apprêtaient à se coucher alors qu’il était 14h.

Tyrian réfléchissait, allongé sur le lit pendant qu’Ann prenait son bain. Cela avait vraiment été une semaine folle. Jamais il n’aurait pensé se retrouver coincé et isolé ici (sans son portable –il avait oublié son chargeur et Ann n’avait pas voulu emmener le sien– et avec un couple qu’il ne connaissait ni d’Adam ni d’Eve), mais surtout jamais il n’aurait pensé passer un aussi bon moment. C’étaient principalement les filles qui avaient mis l’ambiance en allant chercher les idées et les divertissements les plus saugrenus ; il n’empêchait que leur recette, accompagnée de quelques larmes d’alcool, avait carrément bien fonctionné. Clementine, avant de décréter une séance de strip-tease-maquillage-lait-fraise dont elle avait le secret, avait fait boire Léo qui avait pris la première cuite de sa vie. Pour le coup il s’était lâché et avait explosé les tympans de ses amis au karaoké, à défaut du score… Et malgré son réveil difficile le lendemain, il leur avait préparé une décoction à base de plantes du jardin qui leur avait supprimé leur gueule de bois générale.
Tyrian le voyait différemment depuis cette soirée. Il avait fini par perdre un peu de sa timidité et ils avaient pu parler un peu. Il est loin de s’imaginer que ce garçon à l’apparence plutôt commune était le fils du directeur de l’entreprise dans laquelle il travaillait, ce qu’il avait admis avec une petite moue… Même si leurs intérêts communs n’étaient pas évidents (l’un aimait les sports collectifs, l’autre les animaux), il n’y avait pas de gros blancs entre eux, même quand les filles n’étaient pas dans le coin.

Il bâilla sans se couvrir la bouche, et Ann choisit ce moment pour venir dans le lit.

« Mets ta main s’il te plait. »

Il leva les yeux au ciel mais ne répondit rien. Même s’ils dormaient dans le même lit, rien ne s’était passé depuis quelques semaines, et si ces vacances avaient bien contribué à détendre l’atmosphère, elles n’étaient pas arrivées à changer quoi que ce soit à ce niveau-là.
Pourtant, il décida subitement de passer son bras autour des épaules d’Ann. Elle voulut se dégager mais il serra un peu plus son étreinte et lui planta un chaste baiser sur le front avant de se caler pour dormir. Etrangement, elle ne chercha pas à se débattre plus.

***

[i]Le ciel est en feu et des morceaux de nuit jonchent le sol. Comme c’est bizarre de voir les étoiles briller par terre. Une boule de lave incandescente flotte au-delà de l’horizon et des oiseaux volent de manière erratique dans le ciel. Un rugissement se fait entendre. Je me retourne dans tous les sens, effrayé, pour essayer d’en trouver la source mais je ne vois rien. Le rugissement continue et rebondit du ciel à la mer, prolongé indéfiniment tout en gagnant en volume. Le globe de feu liquide s’agite et une lumière blanche finit par en émerger et embraser d’un coup la scène.
La lumière redevient normale mais… la scène est devenue hivernale. Tout est figé dans le blanc et le gris. Même la sphère jadis rouge-orangée est maintenant jaune très pâle, voilée par la brume. Seule la mer est bleue. D’un bleu azur. L’autre touche colorée m’est familière et près de moi. C’est un grand fauve, un lion qui brille de couleurs chaudes. Il rugit à nouveau en direction de la sphère en une langue des pays du feu, mais que j’arrive à comprendre.

« Mère ! Je m’appelle Léo ! Aide-moi ! Je suis sous le soleil. Libère-le, libère-nous, libère-moi !! »

Voilà pourquoi il m’est familier, il s’agit de Léo. Je reconnais ses mots mais je n’arrive pas à en saisir le sens. A ce moment, une douce brise se lève, et une voix passe au-dessus de nous. Le fantôme d’une jeune fille blonde qui nous regarde tous les deux et qui nous parle d’une voix douce et maternelle.

« C’est le dernier été. A vous de voir combien de temps vous voulez le faire durer ».

J’ai à peine le temps de me noyer dans ses yeux, de la même couleur que la mer près de nous, qu’elle disparaît. Alors Léo hurle à nouveau de douleur. Je ne comprends rien, mais j’ai peur, je ressens une profonde angoisse mais surtout… une mélancolie qui finit par me vider de tout autre sentiment.[/i]

***

Tyrian se réveilla et soupira avant même d’ouvrir les yeux. Il avait déjà rêvé du paysage infernal, mais la fin était une nouveauté. Il avait toujours en lui cette tristesse vide. Il se dégagea gentiment d’Ann, enfila un caleçon et voulut prendre l’air. Il n’y avait aucun bruit, tout le monde dormait encore. Il sortit, marcha sur la plage et vit quelqu’un les pieds dans l’eau. C’était Léo, qui ne dormait plus lui non plus, apparemment.
Il s’approcha de lui et l’autre lui sourit malgré ses yeux bizarrement rougis.

Ils regardèrent la mer en silence un long moment. Le soleil était bas sur l’horizon et allait bientôt se coucher. Léo prit la parole

« C’était inattendu, mais plutôt sympathique cette semaine.
- Oui. J’ai vraiment apprécié faire votre connaissance à tous les deux.
- C’est réciproque. Dire que demain nous allons repartir pour un tour, je n’ai vraiment pas envie.
- Je comprends, j’aimerais bien moi aussi que cet instant dure toujours, que l’été ne parte plus jamais. »

Tyrian sursauta un peu quand Léo tourna brusquement la tête vers lui. Allons, c’était une coïncidence. Quand même… il aurait bien aimé lui raconter son rêve, mais c’était peut être un peu tôt.

Alors ils regardèrent à nouveau la mer que le soleil couchant embrasait, donnant naissance à une multitude de reflets enflammés au sein des vagues, sans se douter qu’ils avaient tous les deux la même image, le même visage en tête. Ainsi que le même espoir de voir cette chaleur et ce ciel bleu revenir, ne serait-ce qu’une année de plus…

***

Ann avait senti Tyrian quitter le lit et cela avait suffi pour la réveiller complètement. Elle était sortie peu après lui et croisa Clementine dans le couloir. Elles discutèrent un peu, la tête encore un peu décalée, et se dirigèrent vers la cuisine pour prendre un petit-déjeuner-dîner. Par la porte-fenêtre elles virent se découper les silhouettes de leurs amoureux, côte à côte face à l\'infini, sur le disque rouge qui s’enfonçait lentement.

Elles décidèrent alors de préparer une petite collation et d’improviser avec eux un pique-nique au champagne en un au-revoir solennel aux vacances ; comme pour, inconsciemment, les inciter à revenir à l’improviste.
</description></item><item><title>52 > Possession</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=23</link><pubDate>Thu, 13 Sep 2007 18:24:12 +0100</pubDate><description>Noa n\'aimait pas le quartier. Il ne l\'aimait pas du tout. Il s\'y sentait épié, mal à l\'aise. Et puis il n\'aimait pas beaucoup les regards des gens. Il n\'aimait pas être dévisagé, et encore moins par des gens qui faisaient une tête de plus que lui, et qui pesaient facilement le double. Notez, ça n\'est un défi pour personne, de peser plus lourd que le blondinet pressé.

Pressé, parce qu\'il avait hâte de rentrer chez lui. D\'ailleurs, il fouilla dans la poche de son jean, et en extirpa un trousseau de clés. Il en introduisit une dans la serrure, la fit pivoter, et s\'engouffra dans l\'immeuble. La porte claqua derrière lui juste alors qu\'un grand type baraqué et dont l\'air n\'inspirait que peu Noa se levait et l\'interpellait. Ouf. Sauvé. Jusqu\'à la prochaine fois.

Il monta quatre à quatre les marches des escaliers. Ca grinçait, malgré son poids plume. Quelque part, il se demandait comme il faisait, le type obèse qui occupait l\'appartement sous le sien. A sa place, il aurait peur que les marches cèdent sous son poids. Parce qu\'il y avait des mites, qui mangeaient ces escaliers. Il en mettrait sa main à couper. Bon. Peut-être qu\'il n\'irait pas jusque là, mais… Il en avait la conviction en tous cas.

Il habitait une chambre de bonne mansardée, au sixième étage. Evidemment, l\'immeuble étant la vieille épave qu\'il était, il n\'y avait pas d\'ascenseur. C\'était pour ça d\'ailleurs que les loyers des appartements du haut étaient si peu chers. Quelque part, ça l\'arrangeait, parce que comme ça, il lui restait encore assez d\'argent pour vivre confortablement le reste du mois. Et puis les six étages de grimpette ne le dérangeaient pas. Il avait pris l\'habitude, et puis ça le maintenait en forme.

Mais il était quand même essoufflé quand il arriva au sommet des six étages, et ses joues étaient rosies par l\'effort. Il entra dans son appartement, et poussa un soupir de soulagement. Il jeta son sac dans l\'entrée, et sa veste par-dessus. Il retira ses chaussures et elles atterrirent à côté du sac et de la veste. Il ne s\'en souciait pas, elles ne lui avaient pas coûté cher. 

En deux enjambées, il arriva au comptoir de la cuisine, se servit un verre d\'eau, et le descendit en trois gorgées. Il le remplit une nouvelle fois, et s\'installa sur le comptoir, les jambes dans le vide. Il avait fini par bien aimer son appartement, et avait réussi à le décorer plutôt bien. Il avait caché les tâches sur les murs avec de grands voilages, et du coup, avait opté pour une décoration un peu orientale, avec des coussins et des poufs dans la pièce. Sous la fenêtre était posé son lit, un simple matelas de futon. Il achèterait un sommier quand il aurait assez d\'argent de côté. Mais ça ne pressait pas.

Il s\'adossa contre le mur, et ferma les yeux. Quand quelqu\'un toqua à la porte de sa chambre, il ne put s\'empêcher de sursauter. Il n\'attendait personne. Il ne connaissait personne, comment aurait-il pu inviter qui que ce soit ? Et puis il avait déjà payé son loyer, alors il n\'y avait aucune raison pour que le propriétaire vienne le lui réclamer. D\'autant plus que ledit propriétaire rechignait à monter les six étages. Le plus simple pour savoir qui venait lui rendre visite étant d\'aller ouvrir, il se décida à quitter son poste d\'observation, et ouvrit la porte.

Un éblouissant sourire et des cheveux… bleus ? C\'est à peu près tout ce qu\'il eut le temps de voir avant que le jeune homme ne s\'invite tout seul, et referme la porte derrière lui.

\"Euh… Ca te dérange pas d\'entrer comme ça chez moi?\"

\"Non, pas du tout.\" répondit le garçon en retirant chaussures et veste.

\"Ah… Tant mieux. Je peux partir aussi, si tu veux.\"

Oui, Noa était un tout petit peu ironique. Mais c\'était la façon qu\'il avait de réagir quand il était totalement dépassé par les évènements. Comme c\'était le cas là, précisément.

\"Mais non, je n\'en demande pas tant et… ouah. J\'ai bien mieux chez moi, merci.\"

Là, d\'un coup, Noa se demanda ce qui l\'empêchait de coller son poing dans la jolie gueule de l\'importun. Déjà, il s\'invitait sans se présenter, et sans même expliquer, et puis il se permettait de critiquer son appart ? Bon. Il savait que c\'était miteux, mais quand même. Quelque part, le comportement du garçon le foutait hors de lui.

\"Casse toi si t\'aimes pas, je t\'ai jamais demandé de venir.\"

Il suffit de ces quelques mots pour calmer aussitôt l\'autre, qui lui adressa un sourire un peu tendre, et amusé.

\"Je plaisantais, pas la peine de te mettre dans des états pareils.\"

Noa se radoucit, sans savoir pourquoi. Il poussa un soupir, et se gratta la nuque.

\"Tu m\'as pris au dépourvu. Je sais même pas qui t\'es, et tu entres comme ça chez moi sans crier gare ni rien.\"

Le garçon aux cheveux bleus lui sourit un peu plus largement.

\"Excuses acceptées.\"

Noa roula des yeux. Ca n\'étaient pas des excuses. Il estimait que ça n\'était pas à lui d\'en faire. Mais peu importe. Il laissa filer.

\"Et si tu me disais qui tu es, maintenant ?\"

Il eut une moue boudeuse pour toute réponse. Mais la moue disparut bien vite, remplacée par un sourire.

\"Blue. On est ensemble en classe. Je pensais que tu t\'en souviendrai.\" dit-il en pointant ses cheveux à la couleur si peu habituelle.

Un Blue aux cheveux bleus. Dans sa classe. Oui. A y bien réfléchir, ça lui disait quelque chose.

\"Blue Berry ?\"

Il grimaça.

\"Touché.\"

Bizarrement, cela fut suffisant pour que Noa se détente.

\"Je te sers à boire ?\"

Blue accepta, et regarda l\'appartement en faisant visiblement plus attention. Il remercia Noa quand son hôte lui tendit un verre de cola. Et son sourire s\'agrandit quand leurs doigts se frôlèrent. Mais visiblement, Noa n\'y fit pas attention, et se laissa tomber sur un immense coussin, qui faisait officie de canapé. Blue s\'installa à côté de lui.

\"T\'es toujours seul, alors pour une fois, je t\'ai suivi. Mais comme tu as fermé la porte derrière toi, j\'ai dû attendre que quelqu\'un sorte, et demander à ton concierge à quel étage tu habitais.\"

Noa le dévisagea un peu bizarrement. Il n\'avait pas l\'habitude que les gens le suivent, et encore moins qu\'on fasse tout ça pour lui. C\'était le genre de choses qu\'aurait fait Ian. Mais… Non. Mieux valait ne pas penser à ça. Il y avait des sujets qu\'il valait mieux éviter d\'aborder, même mentalement.

\"C\'est… bizarre. Gentil, mais bizarre.\"

Au lieu de se vexer, comme certains auraient pu le faire, Blue lui renvoya un sourire amusé et rayonnant.

\"Mes frangins disent toujours que je suis complètement barré. Mais je crois que c\'est mieux.\"

Mieux que quoi, Noa n\'en avait aucune idée. Et Blue ne précisa pas. Donc il se contenta de ça, et garda le silence.

Au bout d\'un petit moment, Blue reprit la parole, et Noa tira la conclusion, pas tellement fausse, que Blue n\'aimait pas le silence.

\"Tu sais, je critiquais pas… Je parlais de l\'appartement en soi, pas de ce que tu en as fait, parce que clairement, tu as fait un beau boulot.\"

Noa lui offrit un sourire franc, et soupira, en passant une main dans ses cheveux, les ébouriffant plus qu\'ils ne l\'étaient déjà.

\"J\'ai pas grand-chose… Alors forcément, quand on critique mes choses, je le prends un peu mal.\"

\"Je crois qu\'à ta place, je ferais pareil… Mais moi j\'ai pas ce sentiment d\'attachement ou de possession envers les choses. Même pas envers les gens, alors… Je comprends pas vraiment.\"

Noa le regarda un moment, un peu interloqué, en se demandant qui pouvait bien ne pas ressentir d\'attachement envers les personnes qu\'il côtoyait. Mais il ne posa pas la question. Parce que ne pas vouloir s\'attacher, c\'était quelque chose qu\'il avait essayé de faire. Il s\'était dit en arrivant à Babylone qu\'il ne se ferait pas d\'amis, et qu\'il éviterait les gens. Parce que même s\'il se retrouvait seul, il l\'aurait été par choix. Il ne voulait plus être abandonné.

Machinalement, il se mit à jouer avec la bague qu\'il portait autour du pouce. Elle était trop grande partout ailleurs, alors il la portait là. Il eut un sourire un peu triste.

\"Moi non plus, je crois.\"

Mais peut-être qu\'il pourrait essayer une nouvelle fois. Peut-être que ça serait mieux, et que le temps passerait plus vite. Il jeta un regard en coin à Blue. Peut-être qu\'il y avaient des gens qui en valaient la peine. D\'autres gens.
</description></item><item><title>51 > Possession</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=23</link><pubDate>Sun, 09 Sep 2007 20:07:13 +0100</pubDate><description>Encore un talk show débile et aussi spontané que les lumières d’une guirlande de Noël. Apollo avait été furieux de se retrouver là à écouter le programme de la soirée, les invités, les « surprises » et autres « happenings » parfaitement minutés. Les gestes du chauffeur de salle à mémoriser. Quelle ineptie !
Allons, il avait répété cet exercice un bon nombre de fois dans le cadre de la promotion de ses différents livres… Il fallait juste être patient.

De ces heures d’enregistrement et d’ennui pesantes, il venait d’en sortir indemne. Ou presque. Il avait été frappé par le regard polaire d’une des invitées, la pianiste Stasie Lancini. Il la suspectait de l’avoir fixé à plusieurs reprises quand il ne s’y attendait pas, mais cela devait probablement être son imagination.

Le taxi qui le raccompagnait chez lui s’arrêta enfin. Il ne manquait plus qu’un bain chaud pour nettoyer cette journée…

***

Quelques jours plus tard, un planning des plus intenses l’attendait : réveil tôt (treize heures), petit déjeuner frugal (choucroute froide et bière), méditation (plusieurs longues minutes aux toilettes), séance d’habillage élaboré (caleçon, t-shirt), puis entraînement physique poussé (prendre l’ascenseur pour chercher le courrier au rez-de-chaussée). Apollo devait résister à l’appel de la sieste. C’était difficile, alors pour se changer les idées il décida d’ouvrir les diverses lettres et factures qu’il avait reçues.
L’une d’elles retint son attention, et pour cause, elle n’avait pas de timbre et son adresse était élégamment manuscrite. Il déchira l’enveloppe, plutôt curieux, et trouva un billet pour un concert de musique classique qui allait avoir lieu le soir même. Il lut alors la lettre qui l’accompagnait.

« Mon très cher,

Je souhaite que nous nous rencontrions enfin.
Je compte aller à ce concert et t’y trouver.
Tu es bien élevé et je sais que tu n’oublieras pas le magnifique et traditionnel bouquet de fleurs ; par contre si tu veux vraiment marquer des points, je te conseille d’investir un peu de temps dans l’écriture d’un poème dont le thème serait la ‘Fantaisie’. Ce serait une très bonne idée, crois-moi.

Alors à ce soir.

(PS : je suis également sûre que tu te souviens de mes fleurs préférées). »

Malgré l’absence de signature, il savait qui était la mystérieuse expéditrice. Il rembobina mentalement les dernières conversations qu’il avait eues avec elle. Elle aimait beaucoup le piano et la musique classique. Encore un peu en arrière. Ah, c’étaient les roses de couleur violette qu’elle affectionnait. Cela allait être très facile à trouver, tiens... Il reprit le billet : le concert commençait à vingt heures trente et il était assis… au premier rang. Probablement face à la scène, autant ne pas faire les choses à moitié.

Et quelle était cette histoire de poème ???

Il soupira. C’était inutile de se poser des questions, il n’aurait pas les réponses avant le soir. Alors autant se mettre au travail. Il se décida alors à modifier complètement son emploi du temps pourtant très serré…

***

Il était fébrile. VRAIMENT fébrile. Il en tremblait. A plusieurs reprises il avait voulu rentrer chez lui mais la curiosité le poussait toujours. Tout comme elle l’avait poussé à venir une heure en avance. Il avait dû attendre pendant quarante-cinq minutes avec son énorme bouquet dans les bras à essayer de ne pas remarquer les sourires pourtant mal dissimulés des autres spectateurs qui arrivaient. Un quart d’heure avant le début du concert, les portes de la salle s’ouvrirent enfin.

Il chercha alors la place dont le numéro était identique à celui inscrit sur son billet. Evidemment il était PILE devant la scène. Parfaitement en face du piano qui trônait, luisant de reflets noirs. Il tenta discrètement (sans succès) de chercher du coin de l’œil les gens qui allaient s’asseoir à ses côtés, son bouquet encombrant ses genoux. A sa droite, une vieille dame lui sourit en plissant des yeux et fit s’installer une petite fille, probablement la sienne. Et du côté gauche ? L’espoir était très maigre quand un gros bonhomme qui empestait l’eau de Cologne prit la place qui juxtaposait la sienne.
Avait-il été victime d’une blague ? Un lapin en bonne et due forme ? Il n’avait pas le temps de s’interroger plus, les musiciens entraient sur scène. 
Apollo reconnaissait la seule fleur colorée au milieu de cette assemblée de vieux merles. Il avait fait une émission de télévision en sa compagnie quelques jours auparavant. Elle s’installa à son piano, sans un regard pour le public. Elle portait une magnifique robe grise, nacrée de vert et de violet. Il dut admettre que cette jeune femme était particulièrement somptueuse.

Le concert commença et pendant une bonne heure, différentes émotions prirent place à tour de rôle dans le cœur des spectateurs. Apollo en oublia même son lapin du soir. Vint alors le solo de piano. Tous les autres musiciens avaient quitté la scène. La pianiste s’apprêtait à jouer, mais se leva soudainement et saisit un micro qui se trouvait près d’elle. Elle l’alluma et fit face au public. Ce dernier était captivé par ses beaux yeux glacés, mais eux n’étaient dirigés que vers un visage abasourdi.

« Mesdames et messieurs bonsoir. J’espère que vous passez une bonne soirée. Je vais demander sans plus attendre à notre invité d’honneur de me rejoindre pour m’accompagner. Il s’agit de l’écrivain Apollo Calland. »

C’était impossible, bien sûr. En tous cas ce n’était pas un rêve, c’était un cauchemar. Il s’était véritablement retrouvé dans un piège ! La mamie à sa droite lui donna sans le vouloir un coup de coude, et par réflexe il se releva, manquant faire tomber le bouquet qu’il rattrapa de justesse. Bon. Il était debout, il n’avait plus le choix. Il s’avança et monta (péniblement) sur la scène, sous le regard quelque part attendri de la jeune pianiste. Il lui donna misérablement les fleurs et le déclic se fit. Le bouquet s’accordait parfaitement avec la robe. Et il réalisa que sous le coup de l’émotion, il n’avait pas reconnu sa voix. C’était… elle ! Elle ne l’avait pas planté, ce soir. Elle avait simplement omis de lui dire où elle se trouverait !

« Elles sont magnifiques, merci. Et maintenant, une composition appelée Fantaisie. »

Elle prit place face au majestueux instrument, déposa délicatement le bouquet à côté d’elle et jeta un coup d’œil significatif au pauvre jeune homme complètement paumé. Ah, oui ! Le poème. Il fouilla dans sa poche et en sortit fiévreusement quelques feuillets. Il observa réellement pour la première fois le public et faillit flancher. Il y avait un bon millier de personnes en face, et lui ne s’était pas du tout préparé. Il positionna le micro que lui avait négligemment refilé la jeune femme et s’éclaircit la voix. Toute la salle en profita et il y eut quelques gloussements. Il inspira un grand coup… et la mélodie douce du piano remplit sa tête. Il essaya de calculer le rythme pour positionner au mieux son texte. Elle avait fait simple, heureusement. Un léger ralenti marquait la fin de l’introduction. Il ouvrit alors la bouche et de sa voix chaude lut la prose mâtée de rimes qu’il avait composée dans l’après-midi :

« D’un charme flatteur et doux résonnent les harmonies de notre vie,
Et du goût pour la beauté s’envolent des fleurs éternelles, c’est ainsi
(Que) paix et joie se glissent gentiment comme va le jeu des ondes ;
Tout ce qui s’opposait dans la rudesse s’harmonise dans l’euphorie… en ce monde. »

C’était bon, le flot de ses paroles allait dans la même direction et à la même vitesse que celui des notes frappées. Des couleurs vives, bordées de vert et de pourpre profond, dansaient devant ses yeux. C’était grisant. Il était comme sous le coup d’une possession par un esprit qui se trouverait contenu dans le piano.
Il ne pouvait pas la voir bien sûr, mais Stasie ne dissimulait pas son sourire. Elle recherchait la fantaisie, il recherchait l’harmonie. Ils avaient chacun trouvé ce qui leur manquait, ce soir.

Plusieurs minutes passèrent.

« Dans un crépuscule doux et léger, je suis absous par une fine pluie.
De quel visage viennent ces gouttes salées, cette irrigation du paradis ?
Mais déjà le gris arrive, déjà vient la terne ombre de la stérile loi.
Que la nuit tombe ! Car la terre brille depuis que je n’appartiens qu’à toi. »

Et sur ces mots, comme une ultime résistance à l\'apathie, des petites notes aigües finirent de proclamer le bien être triomphal que seuls pouvaient connaître des amoureux cachés.

Il ferma les yeux. La résistance ne dura pas bien longtemps car plus aucun bruit ne résonnait dans la salle. De longues secondes passèrent… et cette fois le public, de ses mains, prit la suite des touches du piano et bannit le silence. Apollo se retourna et contempla la jeune fille radieuse dont les yeux semblaient adoucis.

Et si le silence pouvait être, pour de vrai, à jamais banni ?</description></item><item><title>50 > Possession</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=23</link><pubDate>Tue, 28 Aug 2007 12:19:19 +0100</pubDate><description>Marie n\'en revenait toujours pas. Il s\'était fait inviter à boire un café par un jeune homme tout à fait charmant. Certainement un peu plus jeune que lui, mais… Ce garçon, malgré son air un peu particulier, il avait tout ce que Lou n\'avait pas. Il était charmant, drôle, spirituel, et pas que pour l\'ironie. Et pourtant, il lui ressemblait beaucoup aussi. Le même physique androgyne, la même peau laiteuse, la même assurance, dans le genre je suis beau et je le sais. 

Mais là où Lou était tellement sûr de lui qu\'il en devenait méprisant de temps en temps, le jeune homme en face de lui restait charmant, et courtois. Marie avait du mal à en revenir. Que quelqu\'un d\'aussi transparent et insipide que lui se fasse inviter par quelqu\'un comme… lui. Ca devait être un rêve.

\"Tu rêves ?\" demanda le garçon, justement.

Marie se reprit, rosissant légèrement.

\"Un peu… pardon.\"

\"Je te demandais ton nom.\" reprit-il.

Et voilà. Il allait se prendre les remarques habituelles. Dans le genre \"Mais c\'est un nom de fille, ils pensaient à quoi tes parents ?\". Et encore une fois, il devrait expliquer que ses parents avaient tellement voulu encore une autre fille que… Alors que c\'était une excuse qu\'il avait inventée de toutes pièces. Ses parents avaient juste décidé que peu importe le sexe de leur enfant, il s\'appellerait Marie. Et rien n\'avait pu les faire changer d\'avis, malheureusement.

\"Marie.\"

La chose surprenante, c\'est que le garçon n\'avait pas ri. Il avait juste eu un sourire indulgent.

\"Moi, c\'est Blue.\"

Ah… C\'était pour ça. Lui non plus n\'avait pas un nom facile à porter. Cela dit, il s\'était arrangé pour que ça passe. Ses yeux étaient d\'un bleu presque lumineux, bon. Ca, il n\'y pouvait peut-être rien. Mais il avait teint ses cheveux de la même couleur. Et bien que ça soit un peu surprenant, ça lui allait bien. Vraiment bien.

\"Ca te va bien.\"

\"Merci, gloussa le garçon. Mais je ne vais pas te retourner le compliment.\"

Marie sentit ses lèvres s\'étirer en un sourire. C\'était facile, avec lui. Il était détendu. Bien plus qu\'il ne l\'était avec Lou. … Et d\'abord, pourquoi comparait-il tous les garçons qu\'il croisait avec lui ? Il n\'avait pas envie de penser à lui. Il voulait… il ne savait pas exactement ce qu\'il voulait. Mais ce qui était sûr, c\'est qu\'il n\'avait pas envie de comparer tout le monde à lui. Il ne méritait pas tant d\'attention.

Après avoir passé presque deux heures installés à la terrasse d\'un bar, en profitant des rayons du soleil, et en vidant pichet après pichet d\'un vin frais et rosé, ils se séparèrent en échangeant leurs numéros. Marie savait, en enregistrant Blue dans son répertoire téléphonique qu\'il ne s\'appelleraient certainement jamais. En tous cas, lui, il n\'appellerait pas le garçon. Mais ça faisait plaisir quand même.

Les mains dans les poches, une légère moue aux lèvres, il marcha sans conviction dans les rues de Babylone. Machinalement, il sortit son paquet de cigarettes, et en porta une à ses lèvres. Il l\'alluma, et tira longuement sur la tige de nicotine.

\"C\'est pas bon pour ta santé.\" 

Pendant un moment, il crut que c\'était déjà Lou qui l\'avait repéré, allez savoir comment. Mais non. C\'était un autre garçon, tout aussi étrange que celui d\'avant. Sauf que ses cheveux à lui n\'étaient pas bleus, mais roses. Décidément. Il en faisait des rencontres bizarres ces temps cis. 

\"Bah… Faut bien crever de quelque chose, hein.\"

Le nouveau garçon lui sourit. Un sourire un peu triste et pourtant amusé. Il était beau, lui aussi. Plus doux que le précédent. Et plus doux encore que Lou. Non ! Pas lui. 

\"C\'est vrai. Mais tant qu\'à choisir, moi je préfère éviter de foutre ma santé en l\'air quand même.\"

Marie le détailla pendant un moment, songeur. Ses yeux étaient d\'un gris profond, presque noirs. Il portait un pantalon très ajusté, et une paire de ces chaussures que leurs parents portaient quand ils étaient étudiants, et qui étaient revenues à la mode récemment. Les siennes étaient roses. Et en haut, il avait une chemise blanche, décorée de plusieurs épingles à nourrice. Ca lui allait bien, décida Marie, alors que son regard s\'attardait sur le petit flacon rose qui ornait le cou du garçon.

\"De toutes façons, maintenant que j\'ai commencé, je vais avoir du mal à arrêter.\"

Un sourire indulgent naquit sur les lèvres du jeune homme. Le même sourire que celui de Blue, peu de temps avant. D\'ailleurs… Ils se ressemblaient tous les deux. D\'une façon presque dérangeante. Mais non. Il devait se faire des idées.

\"Tu as l\'air triste, tu sais…\"

Il releva les yeux vers lui, surpris.

\"Pardon ?\"

\"Tu as l\'air triste. Tu devrais prendre les choses comme elles viennent, ça serait plus simple pour toi.\"

Il allait rétorquer qu\'un inconnu n\'avait pas à lui faire la morale, mais le sourire tendre du garçon l\'en dissuada. Il esquissa un léger sourire en retour, et écrasa sa clope seulement à moitié fumée sous son talon.

\"Content ?\"

\"Ravi.\"

Et sur ces mots, il continua son chemin, en laissant derrière lui un Marie un peu perplexe. Ca devait être la journée des rencontres particulières. Il soupira et décida de rentrer chez lui. C\'était l\'été. Sa famille était partie en vacances. Il avait l\'appartement pour lui tout seul. Ca ne l\'enthousiasmait pas d\'y passer sa soirée en solitaire. Mais c\'était ça ou faire des rencontres encore plus étranges. Et puis visiblement, le temps commençait à se gâter. Il pressa le pas, et resserra les pans de sa veste autour de lui.

Seulement, quand il entra, il eut la surprise de constater que son appartement n\'était pas vide, mais encombré. Oui. C\'était le bon mot. Encombré d\'un Lou Dubois vautré sur le canapé. Et très certainement ivre.

Il retint un soupir, et après avoir accroché sa veste, il souleva Lou dans ses bras, et l\'entraîna dans sa chambre. Il lui retira ses chaussures et son jean, qui était aussi ajusté que celui de l\'inconnu de tout à l\'heure, et le glissa sous les couvertures. Pendant un moment, il hésita à le rejoindre. Parce que c\'était son lit à lui après tout. Et puis il décida que non. Mieux valait ne pas donner des idées à un Lou saoul.

Il se déshabilla en lui tournant le dos, et se glissa dans le lit de sa sœur, qui était absente de toutes façons.

Mais quand il se réveilla le lendemain, il avait un Lou totalement nu dans les bras. Et totalement réveillé, aussi. Il frissonna bien malgré lui quand leurs regards se croisèrent et s\'accrochèrent.

\"Je m\'en fous de combien de gens tu rencontres et à combien de gens tu peux penser. Mais t\'es à moi, Marie. Rien qu\'à moi.\"

\"T\'as pas le droit de décider de ça pour moi.\"

\"Bien sûr que si.\"

Et Lou fit taire d\'éventuelles protestations d\'un baiser.
</description></item><item><title>49 > Possession</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=23</link><pubDate>Mon, 27 Aug 2007 23:51:41 +0100</pubDate><description>Clementine retint un soupir agacé. Non. Les courses dans une toute petite mini rikiki supérette, c’était pas fait pour elle. Surtout pas aux heures où les mamies venaient faire leurs achats. Les regards des vieilles commères avaient le don de l’agacer profondément. C’était pour ça qu’elle avait quitté sa ville natale pour Babylone, d’ailleurs. Pour éviter les gens qui la dévisageaient, fuir les faux regards compatissants et les murmures qui la suivaient partout où elle allait. Paradoxalement, elle portait des vêtements tape à l’œil, des couleurs vives et se comportait en excentrique. Elle parlait fort, faisait de grands gestes, et avait une attitude de gamine.

Mais bizarrement, et à la plus grande surprise de Léo – et il ne faisait aucun effort pour la cacher – elle se tenait parfaitement tranquille, et avait limité son excentricité au strict minimum. C\'est-à-dire qu’elle ne portait qu’un jean délavé, un débardeur vert pomme. Et ses cheveux étaient attachés en une queue de cheval. Comme ça, elle passait presque inaperçue. Presque.

Pendant tout le temps où ils avaient été dans le magasin, elle s’était tenue légèrement en retrait, sa main dans la sienne. Ses yeux étaient légèrement baissés. Quelque part, il s’en voulait de la voir comme ça, même si une fois de temps en temps, c’était reposant. Ca n’était juste… pas elle. Mais il leur fallait bien faire des courses, malgré tout ce qu’elle disait, ils ne pouvaient pas vivre que d’amour et d’eau fraîche.

Mais bien évidemment, toutes les bonnes choses ont une fin. Arrivée en caisse, elle pointa un l\'homme devant eux du doigt.

\"Héééééé ! Mais j\'te connais toi !\"

Et il valait mieux, puisque l\'instant d\'après, elle lui sautait dans les bras. Bon. Visiblement, l\'homme s\'y était attendu. Et il lui tapotait le dos avec un large sourire.

\"Ma petite Clem… Ca alors.\"

Elle le relâcha au bout de quelques longues secondes, et affichait à présent un large sourire. L\'homme était brun, et des mèches de cheveux lui retombaient devant les yeux, qu\'il avait couleur noisette. Son regard était perçant, du genre de ceux qui vous donne l\'impression d\'être mis à nu. Une barbe de quelques jours assombrissait son visage. Mais surtout, il était beau. Vraiment beau. Et clairement plus âgé qu\'eux.

Sans savoir comment, Léo s\'était retrouvé assis à la terrasse d\'un café, entre Clementine, et cet illustre inconnu, qui ne l\'était pas tant que ça, puisque la rouquine le tutoyait, et posait souvent sa main sur son poignet. Quand à l\'homme, il tapotait souvent à tête de la jeune fille, qui lui renvoyait un sourire rayonnant. Qui qu\'il soit, il devait bien la connaître.

Et les deux piaillaient, discutaient, et riaient à n\'en plus finir. Lui, dans tout ça, il ne savait toujours pas qui était ce type. Il avait juste intercepté son prénom une fois, quand Clementine s\'était adressée à lui. Sven. Et elle n\'avait pas jugé utile de les présenter. Il avait au début pensé que ça n\'était qu\'une vague connaissance, mais au vu de leur comportement à tous les deux, c\'était à présent clair que ça n\'était pas le cas. Ils se connaissaient, oui. Mais bien. Et s\'il avait écouté la conversation, il aurait pu apprendre d\'où ils se connaissaient. Mais il n\'y faisait pas attention. Bizarrement, la seule chose qu\'il arrivait à enregistrer c\'était le nombre de fois où ils se touchaient et se souriaient.

Finalement, le dénommé Sven prit congé d\'eux, au bout d\'un temps, qui lui parut vraiment plus long que ce qu\'il n\'était vraiment. Il avait marmonné quelque chose au sujet d\'une famille. Clementine s\'était levée, et l\'avait encore une fois serrée contre elle. Ou plutôt, c\'était lui qui l\'avait serrée dans ses bras. Et elle semblait disparaître et se fondre en lui, tellement elle semblait petite et frêle, par rapport à lui. Léo soupira.

Ils retournèrent à la supérette, et elle piailla pendant tout le chemin, sans s\'arrêter. Ils récupérèrent leurs courses, et les payèrent. Elle parlait encore quand ils arrivèrent à la villa. Toujours, quand il se déshabilla pour prendre une douche. Et elle ne s\'arrêta même pas quand elle suivit le mouvement, et se glissa avec lui sous le jet d\'eau. Mais elle n\'avait pas répondu à une question essentielle.

\"… et puis tu vois, j\'ai même des marques de bronzage, un peu. Mais faut que je fasse gaffe aux coups de sol…\"

\"Clementine.\"

\"Oui ?\"

\"C\'était qui, ce type ?\"

\"Sven ?\"

Elle avait le don de poser des questions inutiles. De temps en temps, c\'était charmant. Là, c\'était agaçant.

\"Oui. Lui.\"

\"Ah.\"

Elle se tut, et appuya un doigt sur son menton, en réfléchissant avec soin aux mots qu\'elle allait employer. Et bizarrement, ça l\'agaçait encore un peu plus.

\"Mon premier amour platonique.\" Répondit-elle au bout d\'un moment.

Silence. Platonique ? Ils n\'avaient pas l\'air très platoniques, pourtant.

\"A l\'époque ou je l\'ai rencontré, il était déjà marié. Il aurait pu se passer quelque chose, mais au final, il s\'est rien passé, parce que je suis une fille bien, et que lui aussi c\'est un mec bien. Pourquoi tu demandes ?\"

Il mit un moment avant de réaliser qu\'elle lui avait posé une question. Avec elle, c\'était souvent comme ça. Tout un tas d\'informations, suivies d\'une question, posée sur le même ton que le reste. Il aurait du s\'y faire pourtant. Depuis le temps…

\"Pour rien. Comme ça.\"

Elle le détailla, de son curieux regard presque lumineux. Et puis son visage se fendit d\'un large sourire, et elle enroula ses bras autour de son cou. 

\"T\'es jaloux ?\"

\"N\'importe quoi.\"

Mais quand même. Il posa une main autour de ses fines hanches et la serra contre lui. Possessivement.</description></item><item><title>48 > Lumières oranges et lumières blanches</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=22</link><pubDate>Sat, 25 Aug 2007 02:02:42 +0100</pubDate><description>Félix avait enlevé son maquillage et s\'était rapidement changé avant de s’éclipser. Il avait encore passé la soirée à amuser la galerie ; son producteur voulait lui toucher deux ou trois mots après la prestation télévisée de ce soir, mais il allait passer pour cette fois. Tout comme il allait planter les filles à qui il avait promis un bon moment.

Il quitta le studio par une discrète porte de derrière, incognito. Personne ne le reconnaîtrait, habillé de manière aussi banale (sweat-jeans), sans son nez rouge et ses cheveux fous retenus par un bandana de même couleur. Effectivement, personne ne fit attention à lui pendant sa promenade nocturne. Personne ne voyait en lui Félicien (sans son orchestre, du coup), la jeune star beauf qui grimpait en flèche niveau popularité. Il s’était retrouvé dans ce pétrin depuis plusieurs mois : à l’origine il ne devait s’agir que d’un gag avec des amis pour le mariage d’une connaissance. Ce qu’ils n’avaient pas prévu était la présence d’un producteur, à qui leur mélange de chansons paillardes sur rock festif avait tapé dans l’oreille.
Il était réticent à se faire produire, évidemment, mais poussé par ses camarades, il avait consenti à tenter l’aventure. Et même si le succès était au rendez-vous, même si en quelques semaines il avait gagné un certain nombre d’amis et de conquêtes, il était loin d’être heureux.

Il marcha rapidement dans les rues orangées et finit par arriver à destination. Un petit bar musical indépendant nommé « L’Ampli ». Il portait très bien son nom, d’une part parce que le son des guitares électriques était omniprésent, et d’autre part parce que malgré sa clientèle confidentielle, les artistes qui y faisaient leurs preuves avaient une chance d’être repérés par le milieu souterrain de la ville.
Il passa devant le videur qui lui fit un signe de tête. Il entra et se sentit noyé par les notes agressives d’un riff particulièrement complexe. Il ne reconnut pas le guitariste qui jouait sur scène. Il s’assit au bar et commanda une bière brune. Un des patrons le vit de loin et lui fit un clin d’œil avant de prendre le micro et d’annoncer sans transition sa montée sur scène.
Au temps pour la bière fraîche…
Félix fit la grimace mais se laissa convaincre, et marcha droit vers la scène. Il avait toujours cette peur d’être démasqué quand il jouait sur cette scène, ce qui était pour le moins étrange puisque c’était l’un des seuls moments où il jouait sans masque. Le précédent guitariste lui tendit son instrument, et il se mit d’accord avec les autres musiciens pour interpréter un morceau. D’un regard, ils se donnèrent le départ.

La basse commença, inhabituellement forte et rapide, suivie quelques mesures plus tard par la batterie et le piano. La chanteuse sourit à Felix et entama l’introduction en paroles, qui se termina par un temps de silence général, pour laisser place à la partie principale du morceau au temps suivant, la guitare électrique en tête. Il se sentait si bien, dans cette douce violence.  Les cordes ne lui répondaient pas de la même façon lorsqu’il les pinçait ainsi. C’était si bon.
Le piano et la chanteuse arrivaient à leur duo. Il avait si chaud qu’il enleva son sweat. La sueur perlait sur son front. Encore. Ensemble, ils reprirent. C’était une chanson d’amour, passionnée et brusque, tout comme certaines des histoires qu’il avait vécu. Il savait donc exactement comme l’interpréter. Plus fort, toujours plus fort. Car si le son devait baisser, c’était que l’histoire allait se terminer. Heureusement, cela durait souvent un peu plus que quelques minutes…

La salle applaudit une fois les instruments posés à terre. La chanteuse s’écarta du micro et le bassiste donna un coup de coude à Félix, assorti d’un regard significatif. Ils avaient immédiatement décidé du prochain morceau, une autre reprise du même groupe, et cette fois il assurerait aussi le chant. Loin d’en être effrayé, il ne put s’empêcher de sourire et ôta son T-Shirt avant de reprendre la guitare. Pas de cris de groupies en folie, seulement des regards matures approbateurs.
Il prit son inspiration, et il partit ainsi pour un nouveau rock agressif…

***

Il faisait quand même meilleur dehors. Le vent frais sur son visage transpirant n’était pas très bon pour sa santé, mais lui faisait tellement de bien. Félix avait tiré sa révérence pour cette nuit en interprétant une balade longue et sombre. Il s’arrêta sur le pont d’une des rivières de Babylone. Le jour commençait déjà à se lever. Les lumières de la ville allaient s’éteindre, progressivement, tandis que les lumières des medias se montreraient toujours plus brutales.
</description></item><item><title>47 > L\'été c\'est fait pour jouer</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=21</link><pubDate>Fri, 03 Aug 2007 00:36:00 +0100</pubDate><description> « Alors, comment était-ce ?
- C’était particulièrement réussi. Je vous remercie encore de vos conseils.
- Bon, j’en suis ravie. Que puis-je faire pour vous aujourd’hui ?
- Cette fois, je voudrais un roquefort s’il vous plait. Je voudrais faire une quiche avec des pommes de terre.
- Très bien, je vous en mets 100g. Ce sera tout ?
- Non… en fait, je souhaiterais que vous veniez la déguster avec moi, autour d’un apéritif, après votre travail.

La jeune marchande de fromage baissa la tête, rougit, puis releva les yeux pour les plonger dans ceux de Tonaya.

- D’accord, ce serait avec plaisir. »

La scène était presque réelle. Seule une teinte très légèrement bleuâtre trahissait l’écran qui les entourait. Le jeune homme modifia alors le micro-monde qu’il venait de créer et avança dans la chronologie, de quelques heures, au moment où le soleil était très rouge et plutôt bas sur l’horizon. Sa nouvelle connaissance avait l’air d’apprécier sa cuisine, ainsi que le vin qu’ils sirotaient parmi les fleurs du parc. Ils se tutoyaient, maintenant. Il ne savait pas encore s’il allait lui faire proposer de sortir à nouveau, ou de monter chez elle directement.

Tout devint soudainement flou, l’écran troublé comme un étang dans lequel on venait de jeter un gros caillou. En un pas, Mathéo sortit de nulle part.

« Hum, que fais-tu ?

Il regarda autour de lui et jaugea la micro-réalité que son ami avait créée. Il tomba sur un joli visage, doux et inconnu, entouré par des cheveux bruns et ponctué par des yeux noisette. Ce visage ne bougeait pas.

- Qui est cette charmante demoiselle ?
- Euh… je l’ai rencontrée cet après-midi en allant faire les courses.
- Ah oui ?
- Elle travaille dans la grande surface dans laquelle j’ai acheté le nécessaire pour le repas de ce soir.
- D’accord, je comprends mieux maintenant pourquoi on a le droit à une fondue alors qu’il fait 35°C.
- Non, c’est par hasard je t’assure, j’avais déjà l’idée en tête ! Elle m’a simplement donné quelques conseils.
- Hmm, je vois.
- Elle a dit qu’elle aimait bien la fondue et qu’elle aurait bien aimé se faire inviter.
- Hmmmmm.
- Je lui ai dit que si elle insistait, je n’aurais pas d’autre choix que de lui proposer. Mais elle a poliment refusé. J’essayais donc de calculer au mieux les probabilités et les mettre en scène. Pour voir ce que cela pourrait donner, elle et moi.

Mathéo ne répondit pas. Ce qui était une réponse en soi. Et pas très positive. Tonaya se plaça alors sur la défensive.

- Quel est le problème, finalement ?
- Aucun, tu fais bien ce que tu veux. Mais je pense que tu détournes l’application que nous avons développée. Ce n’est pas le rôle d’Odûl. Il n’a pas été prévu de s’en servir pour vivre par procuration.
- Non mais attends, cela n’a rien à voir !
- Ah oui ?

Mathéo passa la main à travers la jeune fille.

- Elle n’a aucune substance, tu n’as fait qu’introduire une personnalité bâclée à ta convenance dans son physique. Tout cela étant déduit d’un simple sourire ! Désolé, mais tu ne projettes rien. Tu ne fais que fantasmer. Mais bon, il n’y a rien d’immoral à cela, je suppose. Je ne suis pas sûr que tu t’épanouisses ainsi, c’est tout. Tu ferais mieux de la vivre, cette scène, plutôt que de la rêver. 

Il fit une pause.

- Tu as oublié le vin, je vais me balader et aller l’acheter, il reste du temps avant la fermeture des magasins. »

Il se retourna, fit un pas et plongea hors de l’écran.

Tonaya n’avait plus envie de reprendre la scène. Il prit son petit ordinateur de poche, pianota, et l’écran s’éteignit, ne laissant qu’un horizon infini de noir vaguement bleuté. Il soupira.
Mathéo avait raison, évidemment. Mais d’un autre côté, de cette façon, il pouvait vivre tout ce dont il souhaitait faire l’expérience ! Après, réel ou pas, seul ce qui était ressenti comptait. Etait-ce si mal de vouloir un peu de compagnie ? Il pourrait avoir ce qu’il voulait, ainsi, sans blesser qui que ce soit. Encore moins lui-même.
S’il avait continué la projection, ils auraient pu avoir une longue histoire heureuse, qui ne se serait pas déroulée aux frais du monde extérieur.

Toutes les relations finissaient par se terminer, et les chemins se séparer. Même entre Mathéo et lui, un jour tout cela finirait. Il préférait éviter d’y penser. Le virtuel était pour cela tellement plus pratique… plus ludique.

Après un nouveau soupir, il claqua des doigts et le noir ambiant fondit. Il était à nouveau dans leur suite, à l’hôtel. Il se dirigea vers la table sur laquelle il avait posé les courses et commença à préparer leur dîner.

***

Il était midi. Une fondue en plein été n’avait vraiment pas payé, comme idée. Ils s’étaient endormis très rapidement d’un sommeil agité par l’acidité gastrique. D’après ses ronflements, Mathéo dormait toujours. Tonaya s’habilla sans bruit et remarqua un accroc à sa ceinture. Il décida d’en acheter une autre, et retourna à la grande surface voisine. 
Il était perdu dans ses pensées, d’ordre politique après avoir écouté les nouvelles émises par la radio ambiante, quand il aperçut la jeune fille de la veille qui venait dans sa direction. Il lui dédia un franc sourire. Et s’il essayait de la vivre « pour de vrai », la scène qu’il avait imaginée ?
Elle le reconnut, mais détourna très vite le regard et le dépassa sans mot dire. Il resta immobile à la fixer, superbement ignoré, et finit par la perdre dans la foule.
</description></item><item><title>45 > L\'été c\'est fait pour jouer</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=21</link><pubDate>Tue, 24 Jul 2007 09:23:23 +0100</pubDate><description>Comme il faisait bon. Ni trop chaud, ni trop froid. Un ciel bleu émaillé de quelques touches optimistes de blanc. Et il n’était que onze heures. Léo étira les bras et bailla encore un coup, pour le plaisir. Il sortit sur la terrasse et contempla la mer, avant de fermer les yeux et de se laisser bercer quelques instants par le son de son reflux. Il en soupira de plaisir.

Il se dirigea vers la table sur laquelle trainaient plusieurs feutres et quelques feuilles blanches, à la rencontre d’une jolie rouquine qui semblait très affairée sur un dessin. Il pencha la tête par-dessus son épaule, sincèrement intéressé, et vit un dessin digne d’un élève de maternelle. Une espèce de poule jaune fluo.

« Qu’est-ce que c’est ?

Il montra du doigt le dessin qu\'elle retira rapidement.

- Attention, n’y touche pas, c’est dangereux !
- Euh… pourquoi ?
- C’est contagieux !
- Quoi ?
- Bah oui, c’est un stabillo coq.
- …
- Stabillo coq – staphylocoque !
- …………………….
- Tu sais, je me vexerais pas si tu riais à ma blague.
- Non mais si, c’est drôle, c’est simplement que… euh… je ne m’y attendais pas de si bon matin.

La jeune femme ne répondit pas et le fixa pendant plusieurs secondes d’un regard appuyé avant d’éclater de rire devant son air contrit.

- Ha ha, pas la peine d’être si sérieux ! Allez, on va se baigner avant qu’il ne fasse trop chaud ! »

Sans attendre de réponse, elle enleva le paréo orange qu’elle portait, le jeta sur la table et courut vers la plage avant de se jeter dans la mer dans un gros SPLASH. Elle lui fit signe de la main.
Il sourit et marcha tranquillement dans sa direction. Le sable n’était pas encore brûlant sous ses pieds alors il prit son temps.
Cette villa faisait partie d’un complexe touristique que possédait son père. Une fausse mer avait été recréée au beau milieu de la ville, avec une fausse plage tout aussi étendue, mais de vraies villas qui l’entouraient. Et celle-ci avait été offerte à sa mère en cadeau d’anniversaire de mariage, quelques années auparavant. Il lui avait chipé la clef pour prendre un moment de repos. Enfin, repos, façon de parler, il n’était pas venu tout seul.
Il lui fallait simplement se changer les idées. Il avait eu son examen, mais de justesse, encore plus limite que les autres années, et ses parents ne le lâchaient plus. D’où la pause nécessaire.
Il avait alors, à son grand étonnement, eu l’idée de proposer à Clementine de l’accompagner, pour la féliciter de ses excellents résultats. Elle avait accepté, ravie.

Ladite Clementine était en train de sortir de l’eau et venait dans sa direction.

« Allez, viens te baigner, elle est VRAIMENT bonne !
- D’accord, d’accord, j’arrive… … … euh … que fais-tu ?

Il savait pertinemment ce qu’elle faisait : elle se déshabillait. Il rougit.

- Bah, c’est plus agréable de nager nu. Et ta mère m’a dit que tout était clôturé ici, donc on est en privé !
- Attends… ma mère ?

Il déglutit.

- Oui, elle a appelé ce matin. Vu que tu dormais, j’ai décroché. Elle avait l’air un peu en colère au tout début, mais elle s’est décrispée après. On a causé un moment. C’était il y a une petite heure, je crois.

Bah après tout, il avait laissé un mot pour dire où il allait. Pas étonnant qu’elle ait voulu vérifier. Il fut tenté de demander à sa rousse amie de quoi elles avaient parlé, mais il s’abstint finalement. Au point où il en était, cela n’avait plus d’importance.

- Bon, t’attends quoi ? »

Elle était déjà retournée dans l’eau. Il enleva son T-Shirt et voulut la rejoindre. Elle lui expliqua gentiment qu’il devait tout enlever, ce à quoi il répondit par une dénégation appuyée. Elle le fixa quelques secondes de son regard menthe à l’eau, et il finit par obtempérer, à la condition qu’elle se retournât. Elle en piqua une crise de fou-rire, qui failli la noyer.
Léo s’approcha d’elle, elle lui bondit au cou et l’embrassa. Avant de lui jeter une bonne giclée d’eau en plein visage pour le provoquer.

C’est ainsi qu’ils jouèrent une bonne partie de la journée.

Plus tard, en fin d’après-midi, alors qu’elle somnolait sur ses genoux, tous deux à l’ombre d’un grand arbre planté dans le sable blanc, il vit un chien de taille moyenne qui transportait un jouet. Probablement un bâtard, mais néanmoins bien élevé puisqu’il s’arrêta à leur niveau et s’adressa poliment à Léo, lâchant son jouet par terre et tirant la langue.

« Bonjour !
- Bonjour à toi. Tu t’es perdu ?
- Non, je connais ma route, merci. Pourquoi dort-elle alors qu’il fait moins chaud ?
- Elle s’est levée de bonne heure et n’a pas fait de sieste. Elle est un peu fatiguée.
- D’accord, et toi tu veilles pour la garder ?
- Euh… si on veut, oui.
- C’est bien. Même chez nous, ces valeurs se perdent.

Il regarda la mer.

- C’est peut être notre dernier été, alors il faut en profiter pour s’amuser.
- Pourquoi dis-tu cela ?

Le chien se retourna et aligna ses yeux sur ceux de Léo.

- Tout le monde sait que le temps du jeu est bientôt révolu. A part vous, évidemment. Je me demande comment vous arrivez à percevoir les changements de saison. Un hiver très long arrive. Mais je pense que tu t’en es rendu compte, malgré tout.

Léo se rappela un rêve. La neige tombait, d’un ciel rouge très foncé. Le chien acquiesça.

- Exactement. Alors à moins que l’un d’entre nous veuille faire quelque chose, il faut profiter de ce qui nous est acquis. Bonne fin journée.
- Je te remercie, toi aussi. »

Le chien reprit son jouet dans sa gueule et repartit.

Léo médita ses paroles, en regardant et en caressant le joli visage pâle qui respirait lentement sur ses genoux. Il finit par hausser les épaules et sourire. Il se cala un peu mieux contre le tronc de l’arbre et se prépara à s’assoupir. Une petite brise soufflait, comme pour les bercer. La journée n’était pas encore finie.

***

Clementine somnolait, mais elle avait toujours l’habitude de ne dormir que d’un œil. Le monologue de Léo quand il avait vu ce chien l’intriguait. Mais elle était si bien, sous ce ciel d’été, que le reste n’avait finalement aucune importance. Elle soupira de bien-être, mordilla gentiment le bras de celui qui la tenait et se rendormit. C’était l’été, et l’été c’était fait pour jouer.</description></item><item><title>44 > Wait and see</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=20</link><pubDate>Mon, 07 May 2007 08:51:50 +0100</pubDate><description>[i]Après une dispute avec Hartom Siklas, je vais me changer les idées en marchant pendant une heure. Nous sommes dans le désert (appelé l\'enfer de Sarangar). De mon point de vue légèrement surélevé, je vois notre ville au loin, à travers le brouillard et le vent des sables. Impossible de scruter le ciel, tout n\'est que dégradés d\'ocre, de sable et de doré. Tout autour de la ville de très nombreux braseros géants brûlent et créent chacun une colonne de feu de plusieurs dizaines de mètres de hauteur.[/i]

Tyrian se réveilla en sursaut. Il était de retour dans la pénombre de sa chambre. Il était 05:30 et Ann dormait paisiblement à ses côtés. Il n’arriverait pas à se rendormir alors il se leva le plus discrètement possible pour aller jusqu’à la cuisine. Il prépara le petit déjeuner : son thé à lui, le café d’Ann et leurs tartines à la confiture. Il se versa un grand verre de jus d’orange, en sirota quelques gorgées avant d’entreprendre l’ouverture des volets du salon. Il s’assit sur le canapé, son verre à la main.

Encore une nuit à la noix. Qu’il ait rêvé de Siklas pouvait être compréhensible, l’élection du nouveau maire de la ville allait avoir lieu le soir même. Mais quid du décor ? Il se repassa le panorama en buvant un peu de la boisson amère. Un paysage désertique, presque lunaire mais aux couleurs si chaudes et vibrantes. Et tout ce feu…

Il secoua la tête. Une nouvelle journée allait commencer. On verrait bien.

***

Il était près de quinze heures quand Aldon de Férimy sortit du restaurant. Sans payer évidemment, puisque c’était le sien. Son déjeuner politique venait de se terminer. Cette élection aura été captivante jusqu’au bout. Ses sphères d’influence étaient en pleine ébullition, c’est pourquoi il avait décidé de faire une pause. Il décida d’aller dans un de ses bars à l’ambiance feutrée qui se trouvait à quelques dizaines de mètres, le Marocco.

Il entra, fit un signe de tête quand ses employés lui dirent bonjour et se dirigea directement vers la petite salle privée, y pénétra et verrouilla la porte. Il se vautra dans un des canapés en cuir et alluma un des écrans. La chaîne d’informations en continu diffusait en boucle les images de la foule en effervescence, quelques événements subliminaux bien placés. La population était manipulée comme il le fallait. Tout aller se passer comme prévu.

Il changea de chaîne pour mettre de la musique. Il n’était pas vraiment mélomane mais la sensualité du morceau qui passait, associée à toute la tension agréable qu’il éprouvait lui donnait certaines idées. Il claqua des doigts et une jeune femme blonde, à la peau rose habillée d’une sombre robe moulante, apparut à ses côtés. Une très jolie femme. Très jolie, mais elle n’était pas humaine. Elle se colla à lui et lui parla.

« Alors, tout va comme tu veux ?
- Ca pourrait être pire.
- Tant mieux. Aurais-tu besoin de moi ?
- Oui. Je me sens bien et je pense que tu peux m’aider à me sentir encore bien mieux.
- Héhé… j’aime cette lueur de conquérant dans ton regard.
- Tu es déjà un terrain conquis non ?
- Ah. Tu crois ça ? »

Elle le chevaucha alors, s’assit sur ses cuisses en face de lui, lui caressa le visage et descendit jusqu’à son cou… pour le serrer. Mais il ne paniqua pas. Elle lui donnait exactement ce qu’il voulait. Tout en continuant de presser, elle appuya ses lèvres contre les siennes et avec ses hanches, bougeait le bas de son corps pour augmenter l’excitation de son partenaire. Sourire pervers et mutuel.

Elle relâcha son étreinte. Il en profita pour avaler une grande bouffée d’air, malgré tout. Elle s’agenouilla entre ses jambes à lui, défit son pantalon et révéla la dite excitation. Elle fit donc son affaire…

Aldon planait, dans un état second pendant qu’elle entretenait son plaisir. La sensation lui rappelait l’étourdissement après un don du sang, la tête légère qui tournait un peu. C’était exactement cela. Il la nourrissait. Son sens du danger lui dit que quelque chose clochait quand même dans leur relation. Mais il lui imposa le silence.

Ce soir allait être une célébration. On verrait bien.

***

Une pluie assez dense tombait depuis un moment, mais ils s’en moquaient. A l’abri dans un petit préau, ils attendaient qu’elle parte. Julie regarda ses compagnons. Ils étaient tous les quatre un peu moroses. Même s’ils étaient bannis de la vie citoyenne depuis longtemps, même s’ils vivaient en marge de la société, ils avaient suivi l’aventure électorale. Et même s’ils ne se faisaient pas vraiment d’illusion, ils s’étaient dits qu’un peu de changement sain pourrait aérer les esprits fermés des habitants de la ville.

Manau prit la parole, de son ton jamais vraiment sûr.

« Je ne comprends pas. Que va-t-il se passer déjà ? »

Les voitures défilaient devant eux, et ce furent leurs klaxons de joie qui répondirent au grand costaud. Il resta silencieux, assis à côté de Julie sur le banc. Adossé au mur, Rébek finit par ouvrir la bouche.

« Pas grand’chose en fin de compte. Pas grand’chose pour nous en tous cas. C’est donc plutôt bon signe non ? »

Et pour la première fois de la soirée, le jeune post-adolescent retrouva son habituel sourire roublard ; qui ne fut malheureusement pas communicatif.

« Et maintenant, que fait-on ? »
Cette fois c’était l’homme d’âge mûr, aux cheveux grisonnants, à l’autre bout du banc qui avait parlé.

Derrière sa capuche, les yeux noirs de Julie brillaient comme des obsidiennes.
« On attend que la pluie passe, Miklotov.
- Et après ? »

Elle posa une main rassurante sur l’épaule du grand bonhomme un peu simplet.
« Après ? On verra bien. »
</description></item><item><title>43 > Incrémentation</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=19</link><pubDate>Tue, 01 May 2007 23:59:01 +0100</pubDate><description>• • • [*]33[/*] • • •</description></item><item><title>41 > Incrémentation</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=19</link><pubDate>Mon, 30 Apr 2007 11:56:21 +0100</pubDate><description>Les deux jeunes hommes étaient rentrés à temps au cœur de la ville. A temps, car quelques minutes après, tous les accès étaient barrés. Les forces de maintien de l’ordre venaient de mettre en place un véritable rempart humain, empêchant tout échange entre la mégalopole et l’extérieur. Tonaya était debout, accoudé sur la portière ouverte de la voiture qui était tombée en panne sur le grand périphérique. Les cheveux du jeune homme qui lui tombaient d’ordinaire sur les épaules étaient agités par le vent qui soufflait.

« Non, mais je t’assure, ce n’est pas ma faute ! On ne sait pas où on l’a récupérée, et nous ne l’avons pas altérée. Elle devait déjà être sur le point de lâcher !
- Evidemment. Ce n’est certainement pas dû à ta façon sportive de conduire, n’est-ce pas ? »

L’ironie mordante de la réplique de Mathéo sortait du capot, dans lequel il avait la tête. Il essayait de réparer leur véhicule et gardait bon espoir.

« Il fallait bien arriver avant le bouclage de la ville, c’était notre objectif. Et il a été atteint. Le reste n’est que détails. Et puis, tu es vraiment doué pour la mécanique, tu vas arriver à nous sortir de là sans problème, je ne me fais aucun souci ! »

Mathéo n’était pas vraiment sûr d’apprécier sur le coup la confiance et le compliment de son ami. Il soupira, sorti la tête des entrailles de la voiture et referma le capot. Il s’essuya les mains et remis ses lunettes.

« Hum. Admettons. Je n’imaginais pas que la sécurité serait aussi draconienne en vue de cette élection. Elle me passionne déjà.
- Oui, moi aussi. Et les conséquences du résultat dépasseront tout ce que le peuple et ses candidats peuvent imaginer.
- Du moment que nous puissions voyager librement, le reste nous importe peu.
- Le souci est que justement ce résultat va influencer de manière considérable notre voyage ; nous ne pouvons pas nous impliquer de manière inéluctable dans cette élection, mais il est légitime que nous défendions nos intérêts. C’est pourquoi nous devons voter nous aussi, comme des citoyens ordinaires. »

Mathéo hocha la tête, en signe de confirmation.

« Nous sommes des observateurs, et nous devons contrer tout ce qui nous mettrait des bâtons dans les roues. Et à propos de roues, celles-ci devraient tourner à nouveau.
- Aaah, tu vois ? J’avais raison !
- Oui mais cette fois, c’est moi qui conduis. »

Ce qui venait d’être dit de manière tranchée. Tonaya préféra ne pas chercher la bagarre.

« D’accord, je suis fatigué par la route de toute façon. Il faudrait que nous trouvions un logement.
- Bonne idée. Tu n’as qu’à en programmer un près de la mairie. Une petite auberge.
- Et pourquoi pas plutôt un hôtel de première classe ? Que dirais-tu d’un petit dîner sur un balcon qui surplomberait la cité au crépuscule ? »

Soupir de Mathéo.

« Comme tu veux, si nous en avons la possibilité.
- Nous n’avons pas non plus besoin de nous faire passer pour des gens du peuple, et même si certains sourcils se hausseront, personne ne nous posera de question. Nous avons un compte bancaire ici, et tu l’as déjà modifié. Pourquoi ne pas en profiter ? »

Tonaya alluma alors leur petit ordinateur portable et entra les critères. Quelques instants après, il évoqua la petite sphère bleue qui alla se loger devant le tableau de bord, face à son compagnon de voyage. Elle lui donna les indications pour les mener à leur lieu de résidence.

Une fois arrivés, ils se rendirent compte qu’ils avaient peut être visé un peu grand. En effet, devant eux se dressait un bâtiment monstrueux, le plus haut parmi ceux des alentours. Ils garèrent la voiture dans le garage souterrain et prirent l’ascenseur pour parvenir à l’accueil.

Le réceptionniste donna leurs clefs à d’autres clients avant de se tourner vers eux, le sourire figé, et les toisa. Il vit deux jeunes hommes, l’un aux cheveux mi-longs et bruns, le visage glabre et habillé en dégradés de noir et de gris ; et l’autre aux cheveux noirs et courts, des fines lunettes et un bouc tout aussi noir, vêtu d’un dégradé de bleus. Ils n’avaient pas l’air nets, mais n’avaient pas non plus l’air de se reprocher quoi que ce soit. Devant leurs regards sans expression, il tenta sans succès un sourire sincère et leur demanda s’il pouvait les aider. Le brun lui répondit.

« Nous voudrions une chambre s’il vous plait.
- Très bien. Vous souhaitez deux chambres voisines ?
- Non, UNE seule chambre. »

Oh, c’était donc [i]ce genre[/i] de personnes ? Il avait tendance à se faire des idées très rapides sur les personnes, et surtout les idées qu’il aimait le moins…

« Euh oui, très bien. Je peux vous proposer la…
- La suite du dernier étage ira très bien. Et elle est apparemment libre. »

Coup d’œil significatif de Tonaya au tableau où la clef était accrochée. Petit rire gêné du réceptionniste.

« Je suis vraiment navré, mais elle est réservée. Je peux…
- Vous êtes vraiment sûr ? Je pense que vous faites erreur. Nous aimerions nous installer dans cette suite, et ce, à durée indéterminée. »

Cette fois c’est Mathéo qui avait parlé pendant que Tonaya venait de tendre une carte de paiement.

« Je vous assure que…
- Le paiement des chambres s’effectue d’avance chez vous, n’est-ce pas ? Veuillez donc prélever un mois. »

Le réceptionniste ouvrit des yeux exorbités et prit la carte sans répondre. C’était trop irréel. De toute façon cette carte allait être refusée, chaque paiement étant systématiquement vérifié et débité instantanément. Il saisit donc les desiderata de ces deux clients étranges… et la machine accepta le montant exorbitant. C’était vraiment à ne rien y comprendre. Incrédule, il leur rendit la carte et leur donna le reçu. Ils attendirent patiemment.

« Euh… que puis-je faire d’autre pour vous ?
- La clef, s’il vous plaît.
- Oh. Pardon. Tenez. Nous vous souhaitons un bon séjour chez nous.
- Nous vous le souhaitons également… »

Le pauvre homme déglutit face au regard et au ton lourds de sous-entendus de Tonaya. Il soupira de soulagement quand ils lui tournèrent le dos.

De nouveau dans l’ascenseur, Mathéo disputa son ami.

« Tu avais vraiment besoin de faire ça ?
- Maiiiis, c’est lui qui avait commencé !
- Pfff, j’espère que toute cette comédie vaudra le coup… »

Arrivés dans leur chambre, ils restèrent plusieurs secondes la bouche bée. Il y avait plusieurs pièces, c’était un vrai appartement, décoré de manière sobre mais très luxueuse. L’employé arriva peu après avec leurs bagages et repartit aussitôt. Ils s’installèrent donc dans la chambre principale qui n’avait qu’un seul lit (en plus des deux tables, cinq fauteuils et deux canapés) mais qui était suffisamment grand pour qu’ils soient à l’aise. Mathéo déclara alors qu’il voulait prendre un bain avant de dîner. Il partit donc dans une pièce voisine avec quelques affaires pendant que Tonaya s’allongea sur le grand lit.

Malgré les quelques facilités, le voyage avait été éprouvant. Il s’en était fallu de peu pour qu’ils restent bloqués en dehors de la ville et là, ç’aurait été une autre paire de manches. Cette élection était vitale pour l’équilibre de cette réalité entière. Le bras droit du maire actuel, accusé de toute la corruption possible, contre une femme qui avait débarqué d’on ne sait où. Avec les rumeurs, les informations diverses et les anomalies qu’ils avaient détectées, ils se devaient d’enquêter. Juste pour voir. Du moins était-ce le plan prévu.

Le bruit de l’eau qui coulait se faisait entendre. Tonaya ferma les yeux et fit le point. Leur périple durait depuis un moment maintenant. Ils s’étaient rencontrés par hasard, et leur vision alternative du monde qui les entourait leur avait procuré de nombreux points communs. Ils s’étaient toujours sentis comme décalés. Leur voyage avait vraiment commencé quand ils s’étaient rendus compte qu’une réalité n’était qu’une somme d’informations et que changer une information était finalement très facile. Puis de conclure qu’il n’y avait pas qu’une réalité, mais une infinité. Comment avoir des repères pour se construire soi-même de cette manière ? C’est pour cela qu’ils se sont accrochés l’un à l’autre, dans une relation de confiance et d’amitié très solide.
Dans d’autres mondes ou d’autres époques, ils auraient été appelés magiciens. Mais il n’y avait rien de mystique chez eux, simplement de la technique. Le temps, l’espace, les dimensions de manière générale, tout est flexible. Ils ont donc développé des outils spirituels et informatiques pour altérer et modéliser des réalités entières et se baladaient dedans, en étudiant les comportements des flux d’information et des êtres qui y vivaient. Un soir, à la belle étoile, ils avaient décider de se nommer ‘métaphysiciens’, parce que c’était classe.

L’eau cessa de couler. Tonaya se redressa et prit sur la table de chevet les quelques livrets qui avaient été mis à leur disposition. S’y trouvaient entre autres un petit guide flatteur de la ville (le jeune homme l’ouvrit au hasard et tomba sur une interview du plus grand industriel de la ville) et un prospectus pour un spectacle de cirque. Tiens, pourquoi pas ? Ils avaient tous les deux besoin de se détendre un peu et ils n’avaient rien de particulièrement prévu pour ce soir. Il pensait donc que l’idée était bienvenue.

Mathéo revint dans la chambre, seulement vêtu d’un caleçon et d’une serviette avec laquelle il s’essuyait les cheveux. Sans prêter attention au corps mince et dénudé de son ami, Tonaya lui exposa le programme qu’il venait de composer pour la soirée. La serviette fut posée et les lunettes replacées. Après un peu de lecture, réponse positive. Ni l’un ni l’autre n’avait vu ce genre de spectacle après tout. Leur compteur d’expériences nouvelles allait donc augmenter, pour leur plus grande curiosité.
</description></item><item><title>40 > Incrémentation</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=19</link><pubDate>Fri, 27 Apr 2007 07:56:20 +0100</pubDate><description>Il adorait ce parc. Il était grand et très bien entretenu ; et surtout la nature n’y était pas factice. Elle n’était certes pas vraiment sauvage, mais l’harmonie terrestre berçait de douceur tous ceux qui l’acceptaient.

Et évidemment Léo la laissait couler de bon cœur à travers tout son être. Il se sentait si bien. Le vent caressait les arbres et les brins d’herbe, créant ainsi de parfaites vagues vertes. Ce même vent qui effleurait son visage faisait s’envoler les pétales multicolores des fleurs savamment disposées par les services municipaux. Du grand art.

Assis parmi les végétaux, il en ramassa quelques-uns, les sélectionnant pour leur odeur, pour leur esthétique, pour leur symbole ou leur pouvoir. Il en confectionna une sorte de talisman, sans vraiment de modèle défini, dont le squelette était une branche et les muscles des tiges de pissenlits et de marguerites. Une fois terminé, il sourit à son œuvre ; quelque part il pensait être arrivé à représenter ce sentiment d’abondance qu’il ressentait. Il la mit dans la poche de son blouson.
Il ferma alors les yeux et se laissa communier avec cette vie jaillissante. Les chants des oiseaux, le bruissement des feuilles, les pépiements des écureuils, et les abeilles qui pollinisaient les fleurs, il faisait partie de tout cela. Et comme à chaque fois, plusieurs heures avaient défilé sans qu’il ne s’en rende compte.

Quand il entrouvrit un œil, il vit le soleil s’engouffrer dans l’horizon. Il était déjà tard !
Il ouvrit franchement les yeux, et voulut se lever pour rentrer chez lui. Il tourna légèrement la tête à droite et vit un visage lui souriant, appartenant à une jeune personne allongée près de lui.
Problème numéro un. Il s’était posé ici tout seul, comment diable ne l’avait-il pas entendue venir ?
Problème numéro deux. Cette personne, il la connaissait. Il n\'eut aucun mal à nommer le paquet de couleurs vives superposées à celles mises en place par les jardiniers. C’était une charmante jeune fille avec qui il s’était mis à traîner ces derniers temps, bien malgré lui. En fait c’était plutôt elle qui venait l’enquiquiner alors qu’il était tranquille. C’était encore le cas à présent. Comment réagir ? 

« Euh, salut Clémentine… »
Il se sentait toujours un peu bête dans ce genre de situation, et encore plus quand il s’agissait d’elle. Il n’aurait pas su dire pourquoi.
Elle eut un petit rire.
« Hé, bonsoir mon roi lion ! »
Lui qui détestait les sobriquets, il était régulièrement servi par ses soins…

Son sourire se figea quelque peu.
« Je me trompe ou je te dérange ? T’as pas l’air  content de me voir… 
- Euh non… ce n’est pas ça ! Je ne m’attendais pas à te voir ici, c’est tout.
- J\'ai empiété sur le territoire de sa Majesté ?
- Arrête…
- Tu préfères peut-être \'son Altesse\' ? Après tout, t\'es le fils du roi de la ville.
- …
- Haha, allez, décrispe, je te charrie et tu le sais. On va passer la soirée ensemble, alors il faut s’amuser !
- Hein ?
- Oui, on va se faire un petit restau, et on ira chanter, ou danser, ou les deux.
- Tu n’as pas l’impression de décider un peu toute seule là ? De toute façon je dois rentrer chez moi. J’ai un examen à préparer pour demain.
- Bah, lâche tes bouquins, tu vas te planter de toute façon.
- Merci, c’est sympa…
- C’est pas comme si tu avais le choix. »

Sur ce, elle se leva d’un coup, lui prit la main et l’entraîna hors du parc, brisant définitivement la douce torpeur dans laquelle il s’était noyé pendant ces heures de répit.

***

Apollo écrivait un peu pour son blog littéraire. Son ordinateur portable sur la table, éclairé seulement par une chandelle qui brûlait paisiblement à côté, il était très appliqué. Il avait hésité à organiser une petite fête, ou trouver un prétexte pour aller boire un verre dans un bar, étant en soi encore un prétexte pour avoir de la compagnie et ne pas rester tout seul. Et puis finalement non, il faut apprendre à s’assumer tout seul, quelle que soit la date. Et cela passait par une canalisation des doutes, des peurs et des espoirs. Si l’on ne sent pas encore prêt à les affronter alors autant simplement les utiliser en bonne et due forme.

Pour ce faire, rien ne vaut une bonne solitude. En effet, la compagnie a tendance à chasser les idées noires, et ces dernières étaient son fond de commerce après tout. Et puis les amitiés et copinages illusoires, cela suffisait cinq minutes. Le monde tourne, et on est toujours seul. C’est la meilleure façon d’avancer. En tous cas la plus efficace, et c’est pour cela qu’il s’arrangeait toujours pour déblayer son chemin de tout ce qui pouvait ressembler à une relation de longue durée.

…Quelque part, cependant, cela lui pesait évidemment, et s’il refusait de l’admettre, il savait pertinemment que ce n’était pas utiliser ses angoisses mais se laisser dévorer par elles.

***

Elle avait trop d’énergie. Léo avait beaucoup de mal à la suivre. Ils avaient mangé dans une petite crêperie très sympathique où bien entendu ils s’étaient fait remarquer. A peine le dessert gobé et l’addition payée (elle avait insisté pour prendre toute la note, malgré la gêne et l’insistance de son cavalier du soir), elle l’avait entraîné dans un karaoké (« Mais si, pour digérer ! »). Il avait pensé pouvoir rentrer chez lui juste après mais peine perdue. La princesse Clémentine voulait aller danser (« Mais si, pour éliminer ! »).

Comme il s’y attendait, non sans appréhension, elle s’était moquée gentiment de lui quand il avait essayé de bouger son corps au rythme de la musique sourde que vomissaient les grandes enceintes. Le rouge de la honte lui montant aux joues, il voulut partir, mais elle le retint et lui apprit à danser de manière plutôt directe en plaquant son corps contre le sien. Si possible, il était devenu encore plus écarlate, ce qui contrastait avec le sourire lumineux de sa partenaire.

Quand ils sortirent, il était presque minuit. Un peu trop tard pour réviser. Ils marchèrent un peu dans la douceur nocturne. Il faisait encore bon, et quoi qu’il eût pu dire, Léo n’avait pas une envie folle de rentrer. Ils finirent par s’asseoir un moment sur un banc, en silence.
Ca c’était étonnant, une vraie nouveauté. Elle n’avait rien dit depuis qu’ils étaient sortis du bar de nuit. Toujours aussi talentueux socialement, il ne savait pas comment réagir face à cette nouvelle situation. Ils restèrent donc ensemble, simplement.

Clémentine finit par prendre la parole, d’un ton beaucoup plus doux que d’habitude.
« Tu sais… merci pour ce soir. J’ai passé un très bon moment.
- Moi aussi.
- Ca faisait un bail, d’habitude je déteste fêter mon anniversaire. »

Léo bloqua sur ses derniers mots… C’était donc son anniversaire ? Et elle avait choisi de le passer avec lui ? Il cherchait quoi dire, les mains dans les poches, quand il tomba sur sa petite composition florale. Alors instinctivement il la sortit et la mit dans les mains de la jeune fille.
« Euh, bah… bon anniversaire alors. »

La jolie rouquine regarda, un brin stupéfaite, le talisman végétal puis le regarda lui. Et sans prévenir elle se jeta à son cou, la tête allant se poser sur son épaule. Il ne sut dire si l’humidité qui perçait son t-shirt venait des larmes ou de la pluie qui commençait à tomber.

C’était vraiment foutu pour les révisions, ce soir… mais étrangement, il n’y pensait plus du tout.

***

Il venait de finir son entrée. Il sauvegarda et ferma son ordinateur portable. Il la mettrait en ligne demain. Il regarda l’heure : 23:58. Bientôt minuit.

‘Minuit’ était un nom qu’il avait donné à l’un de ses personnages. Il représentait le flux du temps indivisible, immobile mais dans lequel tout se mouvait dans l’ombre. Au contraire de Chronos qui était le temps qui s’écoulait à intervalles parfaitement réguliers et donc parfaitement stériles, et au contraire de Aïon qui était le temps qui s’écoulait de manière relative, par cycles émotionnels ou historiques, totalement anti-arithmétiques.

00:00. Apollo souffla alors sur la chandelle et murmura « Bon anniversaire. ».
Il resta alors quelques instants sans bouger, dans la pénombre seulement agrémentée de quelques rais lointains venant de la lumière de la ville.
Il finit par se lever, rangea l’ordinateur et se prépara à se mettre au lit.

Soudain une autre source de lumière éclaira le coin opposé de la pièce. Son téléphone.
Il l’ouvrit ; il reconnut le numéro qui venait d’envoyer le SMS : « Joyeux anniversaire. »
Son visage se détendit et, dans le noir, il arbora enfin un sourire.

…Quelque part, cependant, qu’il le veuille ou non il ne pourrait jamais être totalement seul, et s’il refusait de l’admettre, il savait pertinemment que cette idée le soulageait et qu’elle était une source de bonheur… Quelque part.
</description></item><item><title>39 > Rock Music</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=18</link><pubDate>Thu, 12 Apr 2007 10:57:59 +0100</pubDate><description>Ce n’était pas la grande forme en ce moment pour Apollo. Constamment fatigué, il ne pouvait pas évacuer la pression et se changer les idées en sortant. Très frustrant. Il n’avait pas vraiment le goût d’écrire non plus. Il essayait bien, mais le résultat était très souvent fade, donc sans intérêt.

Fermer. Enregistrer les modifications ? Non.

Il voulut prendre un livre (il avait acheté dernièrement un roman de science-fiction dont il avait par hasard entendu parler de l’auteur) mais le referma au bout de quelques pages. Pas d’humeur pour la lecture non plus.
Il commença à tourner en rond, ce qui est très mauvais signe pour quelqu’un qui a toujours su comment s’occuper tout seul, puis las, se rallongea sur son lit à regarder le plafond crépi.

Soupir. Il prit son téléphone, mais rien n’avait changé sur l’écran depuis la dernière fois qu’il avait vérifié. Cinq minutes auparavant.
Gros soupir. Bon, il fallait prendre une décision !

Il composa le numéro qui était si proche du sien et hésita avant de lancer l’appel. Il se demanda s’il n’exagérait pas. Il fantasma un peu en imaginant ce qu’il pourrait se passer. Quand il sortit des vapes, le numéro s’était effacé et il était revenu sur la page d’accueil. Il recomposa encore, respira un bon coup, et appuya sur la touche de validation. Son cœur s’arrêta de battre ; les sonneries lui parurent toujours aussi longues et angoissantes. On décrocha soudain et la voix froide et musicale répondit.

« Bonsoir. Je ne t’attendais plus.
- Excuse-moi. Je suis un peu paumé ces derniers temps.
- Je l’entends. Que se passe-t-il ?
- Pas grand’chose. C’est peut-être cela, le problème.
- Et tu comptes y remédier ?
- …Oui, mais je ne sais pas comment. J’y réfléchis. »

C’était reparti pour une de ces longues conversations où ils parlaient de tout, parfois un peu de lui, rarement d’elle. Mais ils voyageaient beaucoup, échangeaient tant de points de vue qu’Apollo avait toujours du mal à raccrocher. Il fallait être raisonnable tout de même.

« Tu joues d’un instrument de musique ?
- Non, je n’ai pas encore trouvé le courage de m’y mettre.
- Tu devrais, cela t’aiderait à remuer et faire sortir ce que tu as à l’intérieur.
- …C’est vrai que tu m’avais dit jouer d’un instrument de temps à autre. Le piano, non ?
- Bonne mémoire.
- Fais-moi alors écouter comment la musique adoucit les mœurs… »

Il avait lancé la dernière phrase sur un ton de défi, amical et amusé. Elle ne répondit pas et se contenta de poser son téléphone. Il entendit un raclement de meuble sur le sol… et la musique résonna.

Quelque chose de plutôt mélancolique, pour débuter. Triste, rapide, mais délibérément apathique, sans vie. Apollo, toujours allongé, se vit au beau milieu d’un flash-back de ces dernières semaines. Il avait tout pour se motiver, l’attrait de la nouveauté que lui ont apporté les conversations avec cette mystérieuse inconnue, et la tristesse de se savoir incapable de faire mûrir cette relation naissante. C’était la raison pour laquelle il restait si mou.

La musique était toujours plutôt mineure, mais les étoiles qu’il voyait commençaient à scintiller. La mélodie devenait vivante, le rythme décélérait et reprenait de la vitesse, comme si le piano était autonome et composait son propre morceau. Apollo devait créer une dynamique, c’était évident. Essayer, se tromper, tomber, se relever et garder espoir de réussir. Et une fois le courage revenu, on pouvait réécrire sa propre partition !

La portée se mit à danser, le rythme devenait plus audacieux et la mélodie osée. C’était maintenant du rock. Avec un simple piano, on pouvait faire du rock ! C’était la révélation nécessaire. Avec peu, Apollo pouvait créer beaucoup. La vie était revenue. C’était tout ce dont il avait besoin, mais il n’aurait rien pu faire sans.

Les derniers sons finirent de vibrer dans le téléphone.

« Alors ?
- Alors, je crois que j’ai compris ce qu’il me reste à faire.
- Tant mieux, je suis contente.
- C’est un joli pouvoir que tu as là. Tu pratiques depuis combien de temps ?
- Quelques années. Allez, au travail maintenant. Tu as pris du retard !
- Oui m’dame. »

Et sur leur mutuel sourire audible, ils se souhaitèrent simplement bonne nuit.

***

Le téléphone reposé, elle se demanda ce qu’elle avait fait, quelles en seraient les conséquences. On mettait toujours en avant son air calme, mais toutes les décisions qu’elle prenait étaient motivées par l’instinct et l’intuition.

C’était elle qui avait créé le contact en répondant à son « faux numéro ». C’était elle qui avait décrété qu’ils devaient se tutoyer. Bien qu’ils ne savaient presque rien de la vie privée de l’autre, pas même leurs prénoms ou leurs métiers, elle pouvait ressentir l’enserrement du lien qui se nouait progressivement entre eux. Et pourtant, si animale et repoussant habituellement tous les colliers, Stasie laissait faire.

Elle regarda l’heure, sans remarquer le petit sourire en coin qu’elle arborait. Il lui restait encore un peu de temps pour répéter son concert de demain.
</description></item><item><title>38 > Rock Music</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=18</link><pubDate>Thu, 05 Apr 2007 09:27:39 +0100</pubDate><description>C’était la série, décidément…
Tyrian raccrocha le téléphone. Sa mère l’avait appelé pour lui annoncer l’accident de voiture de son irréfléchi de frère. Il s’en était sorti relativement indemne, mais avec tout de même l’obligation de passer quelques radios et un arrêt de travail.
Autant de malchance ce n’est pas possible voyons, cela doit se provoquer ! Il lui en voulait vraiment ce coup-ci, c’est évidemment lui qui allait devoir recoller les morceaux, comme d’habitude. Soupir…

Il n’était même pas encore 10h que cette matinée froide annonçait une journée abominable. Un coup d’œil à son planning lui indiquait qu’il allait encore finir à une heure indue. Entre les réunions à préparer et à animer, les maintenances techniques, la gestion des anomalies, la résolution des petits soucis, la prévention et la négociation des gros problèmes, sans compter son travail habituel de responsable de la sécurité informatique, il était submergé. Et faire front à tout cela allait être très difficile car il n’avait pas beaucoup récupéré la nuit précédente.

Ann était revenue tard avec deux amis à elle. Il avait passé toute la journée à cogiter et à s’en vouloir de l’avoir tellement déçue, mais il ne pouvait pas lui expliquer les raisons de ses mensonges. C’était tellement compliqué, elle n’aurait sûrement pas compris. Les filles et les garçons ne pensent pas du tout de la même façon, c’est ce que lui avait appris une de ses copines quand il était plus jeune.
Tyrian avait pensé qu’elle allait lui faire une scène, avec la présence de témoins. D’ordinaire, Ann était quelqu’un très raisonnable, mais quand elle était furieuse… aille, elle pouvait être capable du pire. C’était peut être ce qu’elle avait prévu au départ, cependant ils étaient là à discuter tous les quatre, en feignant d’ignorer le malaise qui couvait entre eux. La conversation avait pas mal tourné autour de ses deux copains (qui les avaient gratifiés d’un numéro de couple assez époustouflant) et principalement sur son travail à lui, la société qui l’employait etc.
Les camarades d’Ann avaient pris congé deux heures après. Ils se retrouvèrent donc tous les deux, en silence, la tension palpable. Elle avait finalement consenti à dormir avec lui à la condition qu’il garde ses distances !

Le réveil avait sonné ce matin après une nuit agitée. Il avait aussi mal dormi que d’habitude et avait enchaîné les rêves bizarres, pour conclure en apothéose avec… la fin du monde. Tout simplement. Pas de date précise, simplement une décision sans appel de la part d’une entité extérieure qu’il n’avait pas su définir, sans rébellion, juste un sentiment d’impuissance englouti dans une immense lassitude. Le tout avec effets de lumière et guitares atmosphériques.
Il s’était réveillé en sursaut, en sueur, avec un petit cri. Ann se retourna et le regarda d’un air soucieux avant de retrouver son regard dur et lui tourner à nouveau le dos.

La fin du monde… ben voyons… Tyrian regarda l’heure : 10h10. Il fallait qu’il se bouge. Il se leva et sortit de son bureau pour aller à la salle des archives récupérer les résultats des derniers audits. Sur le chemin, il croisa un homme d’âge mûr. Il le reconnut. Aldon de Férimy. C’était le propriétaire de la plus grosse entreprise de construction de bâtiment de la ville. Tyrian avait validé la dérogation, signée par le directeur, pour lui donner l’accès à la quasi-totalité du site avec un badge définitif. Il en était de même, et c’était plus étrange, pour l’accès aux données confidentielles sur le réseau. Mais si la direction était d’accord, alors…

Ce type avait une réputation des plus sulfureuses. Il possédait, de manière indirecte, les media les plus influents et ne cachait nullement ses amitiés politiques. C’était, disait-on, un intime du maire.
On murmurait aussi qu’il posséderait un certain nombre de maisons closes, thématiques.
Bien qu’il avait l’air propre sur lui, charismatique, athlétique et même plutôt attirant, apparaissant comme bien plus jeune que son âge, ses yeux ambitieux et son sourire un brin pervers n’hésitaient pas à renforcer cette rumeur.

Tyrian n’aimait vraiment pas qu’un type aussi louche ait un accès aussi complet aux informations de l’entreprise, mais il n’y pouvait rien. Le directeur en personne l’avait convoqué pour lui confirmer la demande qu’il venait juste de signer.
Il secoua la tête, il avait vraiment d’autres choses à penser en ce moment. Comme par exemple retrouver et synthétiser les audits des cinq dernières années pour la réunion qui allait commencer dans vingt minutes…

Les ouvriers qui travaillaient dans l’atelier ouvert d’à côté avaient monté le volume de la radio. Toujours des guitares, cette fois beaucoup plus agressives que dans son rêve. C’était peut-être la solution. La rébellion ouverte.
Tyrian regarda un moment dans le vide, et se dirigea vers les étagères. Où étaient donc ces foutus dossiers ?
</description></item><item><title>37 > Rock Music</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=18</link><pubDate>Tue, 20 Mar 2007 09:50:06 +0100</pubDate><description>Le conducteur était concentré. Non pas sur la route qu’il parcourait distraitement, mais sur le contenu de la petite sphère immatérielle qui trônait, électrique et aux couleurs changeantes, au beau milieu du tableau de bord. Il fronça les sourcils, quelque chose le chagrinait. La voiture qu’ils s’étaient procurés allait bon train, ignorant superbement les panneaux de limitation de vitesse qu’elle croisait. Aucune importance.

« Tu sais, on va encore se perdre si tu ne fais pas attention à la route. »

Celui qui venait de prononcer ces mots, le passager, était malgré tout assez mal placé pour le dire. Il était lui aussi absorbé par l’écran bleuté d’un petit ordinateur portable qu’il avait calé sur ses genoux. Il se rongea un ongle, pourtant pas vraiment inquiété par la vitesse excessive de leur véhicule. Il continua.

« Le bon endroit et le bon moment. Je n’ai pas envie de voir mes calculs en l’air et devoir intervenir manuellement.
- Pfff, rabat-joie. Dis-moi plutôt où en est la modélisation. Tu as pu récupérer d’autres informations à intégrer ?
- Pas grand’chose hélas. C’est plutôt hermétique, j’ai rarement vu cela. »

Le conducteur hocha la tête et confirma, les yeux plongés dans sa sphère.
« Je comprends. Il y a beaucoup de Voyages par ici, c’est très cosmopolite. Cela va nous rendre la tâche difficile, mais nous pourrons nous fondre relativement aisément.
- Des Echanges ?
- Oui, mais principalement dans un sens, l’Import. Comme si cette cité attirait tout en son sein. »

Un coup d’œil sur l’horloge numérique.
« En effet, on n’est pas en avance. Je pense qu’il va falloir commencer à tricher un peu. »

Le passager soupira et se mit à pianoter sur le clavier de l’ordinateur qui affichait maintenant ‘Redéfinition du vecteur’ et qui attendait patiemment que l’on en saisisse les différentes propriétés.
« Je savais que j’allais devoir reprogrammer deux-trois trucs…
- Allez ne t’inquiète pas, c’est histoire de s’entretenir un peu ! »

Sur ces mots, le conducteur ferma les yeux et agita les doigts devant la sphère mouvante, qui tira légèrement sur le bleu électrique pendant un bref instant avant de disparaître.
« Je crois que nous n’avons plus à nous en faire. » dit-il avec un bon sourire.

Finalement le passager ferma son portable et décida de mettre un peu de musique. Il introduisit un CD dans l’autoradio. Rock music.
Les deux jeunes hommes se regardèrent, un grand sourire aux oreilles et battirent le rythme avec leur tête, se donnant un air objectivement stupide. Mais ils s’en foutaient éperdument.

« Bienvenue chez nous, dit soudain sérieusement le conducteur.
- Un de plus, ça me fait bizarre à chaque fois, répondit son ami. »

Ils venaient de passer devant un panneau qui avait retenu leur attention, cette fois.
‘Bienvenue à Babylone’

La voiture filait au rythme de la musique, toujours plus vite, dans la direction adéquate alors que tous les feux passaient au vert et que les dangers et la justice s’éloignaient.
</description></item><item><title>36 > Repas froids</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=17</link><pubDate>Tue, 06 Mar 2007 16:05:42 +0100</pubDate><description>Clementine Black était quelqu\'un de très frustrant, décida le professeur de japonais. Déjà, elle n\'était inscrite à aucun des cours, et les suivait quand même, bien que ça soient des travaux de groupes, et qu\'il lui ait fait la remarque plusieurs fois. Ensuite, elle ne semblait même pas écouter les cours. Et quand il l\'interrogeait, pour la piéger, elle répondait juste à tous les coups. Il se demandait pourquoi elle prenait la peine de venir. Il nota mentalement de la retenir à la fin du cours, et de lui poser la question. Elle l\'intriguait, cette fille. Elle n\'avait aucun examen à passer, ni aucune raison d\'assister à son cours pour débutants, vu qu\'il entendait, à son accent, qu\'elle parlait plutôt bien. Ca restait du japonais de gajin, mais en même temps, l\'inverse aurait été surprenant. En plus, quelque part, elle s\'arrangeait toujours pour se faire remarquer, en portant des couleurs vives et des vêtements originaux. C\'était déjà arrivé que des gens qui n\'étaient pas inscrits à son cours viennent quand même, mais alors, ils se faisaient discrets, pas comme elle.

Il ferma le livre, donna des la liste des travaux à faire pour la fois suivante et l\'interpella, se demandant pourquoi il connaissait son nom. Ah, oui. La première fois qu\'il l\'avait remarquée. Il avait demandé son nom, pour se noter sur la liste qu\'elle était du genre à glander, et quand elle le lui avait dit, il avait remarqué qu\'elle n\'était pas dessus. Alors, le plus naturellement du monde, elle avait descendu les marches de l\'amphithéâtre – il ne comprenait toujours pas d\'ailleurs pourquoi on lui avait donné un amphi pour un TD, mais bon, l\'administration de la fac était particulière – et avait ajouté son nom à la liste, au stylo rose.

Et cette fois aussi, elle s\'était retournée, avec un sourire, et avait descendu les marches avec une grâce naturelle, les yeux fixés sur lui et un sourire aux lèvres. Elle s\'était arrêtée face à lui, et avait mis les mains dans les poches de son pantalon, et attendit qu\'il prenne la parole. Elle était déstabilisante. N\'importe quel autre élève aurait demandé pourquoi le professeur voulait le voir. Elle, non. Elle, elle attendait qu\'il prenne la parole, en le fixant de ses yeux couleur menthe à l\'eau. Il se surprit à la trouver belle, avec ses cheveux roux qui encadraient un petit visage fin aux contours délicats. Et puis il parla.

\"Je voulais vous demander pourquoi vous prenez la peine de venir assister à mon cours, de toute évidence, vous n\'avez plus besoin d\'un cours pour débutants.\"

La remarque la fit sourire, et elle haussa les épaules.

\"Je viens parce que c\'est votre cours.\"

***

Clementine était très fière d\'elle, parce qu\'elle avait enfin eu ce qu\'elle voulait. Et ce qu\'elle voulait, c\'était que le charmant Fujiwara-sensei lui demande ce qu\'elle faisait à ses cours. Evidemment qu\'elle avait plus que le niveau, cela faisait quatre ans qu\'elle apprenait le japonais par correspondance. Quand il lui avait posé la question, avec la courtoisie habituelle qui caractérise bon nombre de japonais, elle n\'avait pu s\'empêcher de sourire, et avait répondu avec un calme déconcertant, que c\'était parce que c\'était son cours, justement. Elle l\'avait vu rosir légèrement, puis, il avait commencé à bredouiller.

\"Mais… mais Clementine-san, vous… vous êtes une élève…\"

\"Justement, non.\"

Et sur ce, elle était partie, pour le laisser méditer sur ses paroles. Elle n\'était pas gênée le moins du monde. Si elle était venue ici, c\'était exprès pour lui, pour pouvoir le voir, parce qu\'il lui plaisait. Parce qu\'il fallait avouer qu\'il était charmant, avec ses cheveux un peu trop longs pour lui, la finesse de ses traits et ses yeux sombres. Elle sortit donc de l\'amphi, les mains toujours dans les poches, et ses yeux se posèrent sur les gens qui attendaient que Fujiwara-sensei quitte l\'amphi avant d\'y entrer. Et parmi eux, un type se tenait à l\'écart. Et Clementine n\'aimait pas voir des gens seuls ou à l\'écart. Alors, c\'est tout naturellement qu\'elle vint lui parler.

\"C\'est pour un cours de quoi que tu attends ?\"

\"Sociologie.\"

Clementine fit la grimace. Elle n\'aimait pas ce genre de cours ou il fallait bosser pour réussir, surtout bosser quelque chose qui ne l\'intéressait pas. Le japonais était entré tout seul, parce qu\'elle aimait bien les consonances, qu\'elle avait regardé quelques films en VO, et, bien évidemment, quelques mangas aussi. Dans le jargon des fanas du genre, on appelait d\'ailleurs ça des animés. Mais elle n\'était pas une fanatique du genre. Elle en regardait certains, après s\'être documentée dessus, après avoir vu si ça lui convenait ou pas. Elle était difficile avec ses divertissements.

\"T\'as pas envie de sécher ? Je te paye un café.\"

Elle le vit hésiter. Et du coin de l\'œil, aperçut le professeur qui arrivait. Ah, c\'était monsieur Claes, le fameux tellement imbu de lui-même qu\'il s\'entêtait dans ses erreurs, et que les élèves apprenaient des notions fausses. Elle ne savait pas qu\'il était aussi prof de socio. En plus d\'être professeur de thème en anglais, et professeur d\'histoire de l\'art. Elle, elle l\'avait eu en histoire de l\'art, et corrigeait ses cours systématiquement. Bien évidemment, il l\'avait descendue aux examens, mais après avoir demandé à ce qu\'un autre professeur examine sa copie – et eu gain de cause, allez savoir comment elle s\'était débrouillée – on avait revu sa note, et elle n\'avait plus jamais assisté à aucun de ses cours.

\"Allez, t\'a Claes maintenant. Ca sera plus sympa de faire un tour. Et tu vas pas laisser une charmante jeune fille toute seule ?\"

Et il accepta. Certainement pour qu\'elle lui foute la paix, ou alors parce que la perspective de passer trois heures dans un amphi à écouter le cours soporifique du professeur-dictateur ne l\'enchantait pas tant que ça. Elle ne pouvait que le comprendre.

En sortant, ils furent tous deux surpris de se trouver face à un soleil de plomb. Elle retira quelques couches de vêtements qu\'elle rangea dans son sac, et resta avec une robe à froufrous vert pomme, par-dessus un t-shirt blanc et un jean simple. Et lui retira son sweat-shirt pour le nouer autour de ses hanches.

\"Une glace, plutôt ?\"

Il hocha la tête. Ils n\'étaient pas surpris, le temps avait l\'habitude de se jouer des habitants de la ville et de la région. On se levait le matin avec un ciel noir d\'encre, couvert de nuage, et une pluie diluvienne pour se retrouver en pleine canicule durant l\'après midi. C\'était normal, à force. Elle avait eu du mal à s\'y faire en arrivant, mais à présent, elle se prenait à aimer ce temps qui semblait changer en fonction de l\'humeur d\'un dieu bien lunatique. Et elle aimait cette vision des choses. Elle aimait rêver de ça. C\'était bien mieux qu\'un Dieu qui avait créé la Terre en sept jours, calme et figure paternelle. Elle préférait sa divinité capricieuse. Elle aimait même s\'imaginer que c\'était une déesse.

Les deux jeunes adultes se dirigèrent tout naturellement vers le centre-ville, où se tenait une foire en ce moment, et prirent une glace chacun. Clementine prit kiwi-framboise, et lui se contenta d\'un simple vanille-chocolat, comme s\'il n\'aimait pas se faire remarquer. Ca se voyait d\'ailleurs qu\'il n\'aimait pas trop les gens, et du coup, elle restait silencieuse à ses côtés pour ne pas l\'embêter. Elle savait s\'adapter aux gens qui l\'entouraient, et c\'était certainement une de ses plus grandes qualités. Et ce qui lui valait un carnet d\'adresses si bien rempli.

Suçotant leurs glaces, et se les échangeant de temps en temps, Clementine ayant insisté pour qu\'il goûte la sienne, leurs pas les guidèrent près des enclos des animaux du cirque Bohemio. La rouquine s\'approcha des cages des fauves avec un air enfantin qui aurait charmé n\'importe qui. Puis esquissa un sourire attendri en voyant un jeune homme endormi avec. Elle fit signe à son compagnon de la rejoindre, et il pressa le pas, en se demandant certainement pourquoi il obéissait. Et sur son visage se dessina la même expression un peu attendrie que sur celui de la jeune fille.

Ils s\'éloignèrent de la cage, savourant le fait d\'avoir étés témoins de quelque chose de tel, et ne voulant pas risquer de briser la magie du moment. Ils finirent par s\'installer sur un banc, devant une fontaine, qui, de temps en temps, diffusait une légère brume pour rafraîchir les passants. Ils finirent leur repas froid, et Clementine se tourna vers lui avec un sourire.

\"Au fait, t\'es qui ?\"

Il roula des yeux. 

\"Ne fais pas semblant de pas savoir, tout le monde sait qui je suis dans cette foutue ville. C\'est d\'ailleurs certainement pour ça que tu m\'as invité.\"

Elle se léchait les doigts avec attention et concentration, ayant eu quelques problèmes de fuite de cornet, et sa glace à la framboise ayant dégouliné le long de ces doigts. Celle au kiwi avait été engloutie bien avant, vu qu\'il semblait qu\'elle plaisait beaucoup à son compagnon visiblement connu.

\"Bah moi j\'te connais pas.\"

Il soupira. Visiblement, il était certain qu\'elle le connaissait et qu\'elle feignait.

\"Léo d\'Albion.\"

\"Jamais entendu parler. Clementine Black.\"

***

Avec un sourire en coin, Léo prit une des mains de la jeune fille et l\'aida à se débarrasser de la glace qui avait coulé sur elle. Elle avait l\'air sincère quand elle disait ne pas le connaître. Tant mieux. Il allait bien s\'entendre avec elle dans ce cas.
</description></item><item><title>35 > Repas froids</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=17</link><pubDate>Wed, 28 Feb 2007 13:25:44 +0100</pubDate><description>Cornel s’assit par terre, le visage au bord de la cuvette. Ses yeux étaient rougeoyants. De la salive teintée de bile s’étira longuement de ses lèvres vers le puits d’eau. Il cracha encore une fois les derniers restes de son sandwich.
Ses visions s’étaient montrées de plus en plus violentes jusqu’à provoquer des vomissements. Peu ragoûtant, mais avantage indéniable lorsqu’il s’agissait de garder la ligne.

Les dernières étaient à peu près toutes similaires. Un noir d’encre, recouvert par un brouillard épais et entre les deux, des petites étoiles bleues qui gravitaient aléatoirement. Le Chaos.

Il s’était pourtant douté à l’époque que le chemin qu’il allait choisir serait ainsi barré de difficultés mais là, c’était pousser le bouchon un peu loin. Cette fois, la vision lui était tombée dessus alors qu’il était tranquillement en train de regarder dans sa chambre d’hôtel un épisode d’une de ses séries fétiches. Elle caricaturait tellement les êtres de son espèce qu’elle en était comique. Il passa la main dans ses longs cheveux, se releva et se regarda dans le miroir. Sa peau diaphane reflétait presque la lumière légèrement bleutée de la télévision. Ses yeux luisaient. Il se passa un coup d’eau sur la figure, se brossa consciencieusement les dents et alla couper le poste. Silence.

Il regarda la pendule murale. Tiens, il allait bientôt être l’heure. Il enfila sa cape et sortit de la chambre, en fermant la porte à clef. Il descendit les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée. Il n’allait pas sortir dehors, il faisait encore un peu jour. Il alla s’asseoir au comptoir du bar de l’hôtel et prit un cocktail alcoolisé. Il avait besoin de se détendre. Il but une gorgée du breuvage. Plus que quelques secondes et…

Ding, l’ascenseur s’ouvrit. Les voilà.
Deux jeunes garçons à la peau bronzée et aux vêtements élégants mais bigarrés en sortirent. C’étaient ses voisins de chambre. Ils étaient arrivés au début de la semaine. Fasciné par le blond, qui semblait être l’aîné, Cornel les espionnait depuis. Il n’avait pas appris grand chose au demeurant. Il les regarda sortir, du coin de l’œil. D’habitude presque aussi expansif que son cadet, tous deux riant souvent aux éclats, le plus vieux avait cette fois l’air un peu soucieux. De lui se dégageaient une assurance et un charme sauvages. Très étrange, vraiment.

Toujours à la même heure, les deux garçons sortaient. Mais où ?
Cornel, ruminant, but une autre gorgée.

***

« Allez Sébas, t’en fais pas, cette fois ça sera la bonne !
Le susnommé regarda son meilleur ami et secoua la tête devant cette expression candide. Cette fois, il n’allait pas se laisser gagner par son enthousiasme.
- Je ne sais pas. Ecoute, ils avaient dit que nous pourrions rencontrer le maire de cette ville tentaculaire dans les deux jours. Ce soir sera le quatrième, je pense qu’ils nous mènent en bateau.
- Pfff, sois pas défaitiste. Je suis sûr qu’il se passera quelque chose cette fois.
Ce à quoi il fut répondu une moue dubitative.
- On verra bien ; de toutes façons, ce n’est pas comme si nous avions autre chose de mieux à faire. Dépêchons-nous Jawa, je ne tiens plus en place ! »

Ils marchèrent d’un pas rapide vers le cœur de la cité. Ils n’étaient pas dans leur élément ici, mais ils n’allaient pas laisser ces citadins les prendre pour des bouseux à moitié éduqués. Ils arrivèrent devant la mairie. Un bâtiment gigantesque et froid, presque une forteresse. A l’entrée deux vigiles. Les mêmes que les autres soirs. Et comme les autres soirs, l’interrogatoire rituel.

« Qui êtes vous ? Que voulez-vous faire ici ?
Sébas soupira tandis que Jawa commençait à s’énerver, pas du tout intimidé par les deux molosses qui faisaient chacun quatre fois sa superficie. Le jeune blond estima qu’ils étaient pourtant assez distincts pour ne pas à avoir à subir cet interrogatoire à chaque fois, mais malgré tout il s’y plia.
- Je m’appelle Sébas Milhung. Je représente le clan Milhung et au nom des chefs de ce clan, je viens demander une audience auprès du maire de la ville. Et lui est mon escorte. »
Les deux malabars ne sourirent pas.
Au bout de quelques secondes, l’un des deux finit par leur dire d’entrer.

L’endroit était vraiment froid. Franchement l’image de la forteresse s’appliquait à la perfection. Ils se dirigèrent vers l’accueil où un homme fit comme s’il ne les reconnaissait pas. Sébas se présenta à nouveau et en dit un peu plus long.
« Les chefs de mon clan souhaiteraient négocier un accord commercial avec votre cité. Cet accord nous permettrait de nous assurer une certaine sécurité, et à vous l’accès exclusif à des produits exotiques qui sont rares dans votre contrée. »
L’homme les écouta avec attention, hocha la tête et leur répondit la même chose que les autres soirs, au mot près.
« Monsieur le maire s’intéresse beaucoup à vous, mais est malheureusement surchargé. Il a délégué la question auprès de son Conseil. Je vous suggère de repasser demain, il pourra vous faire la faveur de vous recevoir exceptionnellement. »
Après quoi ils furent poliment mais fermement escortés dehors, alors que Jawa criait au scandale qu’on traitât ainsi le fils du chef de leur clan. Sébas soupira et dit :
« Bah, ils nous montrent que leur temps est précieux et qu’ils ne comptent pas le gaspiller. C’est un moyen de mettre la pression ; cela fait partie de la mise en scène de la négociation. Mon père m’en avait parlé un jour. Il s’en sert apparemment très souvent avec les hommes d’affaires qui lui inspirent de la méfiance.
- Et s’ils insistent ?
- Alors il les considère comme particulièrement louches et charge certains de ses hommes d’enquêter sur eux et de leur ‘suggérer’ de partir rapidement. »
Ils se turent en réfléchissant à ces implications.

Ils décidèrent de retourner à l’hôtel. La nuit était déjà tombée. Presque arrivés, ils entendirent des pas derrière eux. Ils se retournèrent. Une petite dizaine de jeunes hommes les suivaient. L’un d’eux prit la parole.
« J’ai l’impression que vous vous êtes égarés, je me trompe ?
Décidément de mauvaise humeur, Sébas répondit.
- Nous ne sommes pas égarés, nous savons où nous allons.
- Alors vous savez que vous êtes loin de chez vous. Je pense que vous aller souhaiter rentrer le plus rapidement possible dans votre pays, étrangers. »

Le père de Sébas n’était apparemment pas le seul à connaître sa technique.

***

Cornel avait déjà fini de siroter plusieurs verres. Il était tard, les deux garçons auraient dû rentrer. Peut-être les avait-il ratés ?
Peu probable. Il surveillait avec attention la porte depuis qu’ils étaient sortis. Malgré l’envie de les attendre, il fut mû par une pulsion qui le poussa à prendre l’air. La nuit était tombée, il pouvait vaquer dehors.

Il se présenta devant les portes automatiques qui s’ouvrirent. Il fit quelques pas et huma l’odeur de la nuit, majoritairement masquée par la pollution citadine. On était loin de la paix nocturne à laquelle il aspirait tant, mais c’était mieux que rien. Il marcha quelques minutes et son attention fut attirée par quelques bruits de cris et d’agitation. Il se dirigea là-bas.

Ce qu’il vit le trahit, il ne s’y attendait pas du tout. Devant lui un demi-cercle d’hommes auquel s’opposait une figure qu’il connaissait. Celle fière et féroce de sa blonde cible. Le jeune garçon, haletant et couvert de contusions, était en grande difficulté face à ses agresseurs et tentait de se défendre à l’aide de deux longs couteaux au design tribal. Son ami gisait par terre, immobile.

Cornel s’approcha lentement et ramassa deux pierres. Il avança encore un peu et commença à murmurer des paroles cryptiques.

***

Ce sentiment d’impuissance et d’injustice, Sébas peinait à lui donner un nom. Il était en colère, mais plus encore déçu par lui-même. Il n’avait rien pu faire pour aider Jawa qui est rapidement tombé inconscient. Les jeunes sauvages continuaient de le frapper et de lui lancer des objets hétéroclites. Le plus proche leva un bâton et l’abattit sur ses avant-bras. Sous le choc, il lâcha ses couteaux, derniers remparts qui lui assurait une distance –relative- de sécurité vis-à-vis de ses adversaires. Le type arbora un sourire sadique et s’apprêta à lui asséner un sévère coup de bâton quand il vit une pierre s’écraser sur sa figure. Il tomba mollement. Une deuxième endormit aussi sec un de ses camarades. Il se retourna et vit un fantôme noir. Son cœur s’arrêta de battre. Pas une seconde il n’avait eu peur face à ces sauvages, mais à cet instant il fut saisit d’une frayeur atavique. Il réajusta sa vision et vit que ce n’était qu’un homme, qui portait une expression de rage.

Les yeux bleus électriques de cet allié s’adoucirent légèrement quand ils se posèrent sur lui. Il se ressaisit et refit face à ses adversaires. Il ramassa ses couteaux et retourna se battre. Il réussit à en mettre un autre KO. Le fantôme s’était approché de lui et il l’entendit distinctement murmurer.

A peine les dernières syllabes moururent dans l’air qu’il vit certains de ses ennemis se mettre à trembler, sans pouvoir se contrôler. Leurs corps… fumaient… ? Une sorte de vapeur qui rappelait l’air expiré lorsqu’il fait froid dehors. Ils fumaient de froid !

***

« Avec la force de ceux qui nous opposent, que soient soufflés au loin tous les imbéciles. »
Ces mots provoquèrent la panique chez les ennemis des garçons, qui étaient devenus les siens par la force des choses. Cornel décocha deux coups de poings aux imbéciles en question, reçut un léger coup de couteau sur la joue et s’empara du corps inerte du plus jeune garçon, en entraînant le plus vieux avec lui, marchant très vite.

Ils s’éloignèrent ainsi rapidement et semèrent les voyous. La pression étant retombée, le garçon blond ne sentit plus ses genoux et se laissa choir.

« Relève-toi mon garçon, ce n’est pas le moment de flancher. »
Il l’aida à se remettre debout et lui donna son bras pour s’appuyer, toujours avec le jeune brun sur l’autre épaule.

Les yeux verts, toujours aussi fiers et ayant l’assurance des innocents, se posèrent sur lui.
« C’est vous qui… ? Pourquoi ? Qui êtes-vous ?
- On verra plus tard pour les présentations, il y a plus urgent pour le moment. »

Le jeune garçon acquiesça en hochant la tête.

Ils entrèrent tous les trois sous les yeux choqués du personnel de l’hôtel, mais sans y prêter attention ils prirent l’ascenseur et allèrent dans la chambre de Cornel.

Ce dernier posa le garçon inconscient sur le lit pendant que son ami tomba à genoux à côté.

« Jawa, Jawa ! »
Cela suffit à sortir le jeune brun de sa torpeur.
« Jawa, tout va bien, tout va bien maintenant.
- Hé… je t’avais bien dit… que quelque chose allait arriver… laisse-moi dormir… j’ai sommeil… »

Effectivement il s’endormit aussitôt, sa poitrine se levant et s’abaissant à un rythme régulier et apaisé. Pas de souci à se faire de ce côté-là.

Cornel fut touché par la sollicitude du prénommé Sébas. Il le regarda attentivement. La poussière n’avait en rien altéré le grain doré de sa peau. Et malgré ses vêtements abîmés et ses cheveux décoiffés, sa présence semblait toujours aussi noble. Ses yeux verts, si sûrs et malgré tout un peu paumés, ajoutés à la détermination qui émanait de son visage aux traits fins, l’engloutissaient. Cornel était complètement intrigué par ce jeune lion, à la crinière blonde teintée de brun.

Il s’agenouilla à son tour et posa chaque main sur la tête d’un des garçons.

***

Sébas eut d’abord le réflexe d’un mouvement de recul, mais son intuition fut plus forte. Il se laissa faire quand il vit la main du jeune homme s’approcher de son front. Cette fois il ne put saisir ce qu’il disait en murmurant. Il s’assit plus confortablement par terre, dos au lit, protégeant encore son ami. Mais là, il ne ressentait que paix, un peu comme quand il se plongeait dans l’eau chaude de la source calme du village de son enfance. Il ne vit pas la lueur blanche réchauffer la pièce. Il s’endormit ainsi.

***

Cornel finit son incantation et soupira de soulagement quand il vit les deux garçons s’endormir paisiblement. Il alla s’affaler contre le mur à l’opposé. Il était crevé. Mais quelque part il sourit. Finalement après l’avoir espionné et suivi, il avait enfin fait sa connaissance. Il ferma les yeux, sentant le sommeil le gagner, et le souvenir des visions perturbantes s’effacer progressivement. Et malgré son estomac qui faisait des noeuds, malgré les particules du dîner froid au fond des toilettes, lui aussi allait s’endormir dans un sentiment de paix. 
</description></item><item><title>34 > Repas froids</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=17</link><pubDate>Wed, 21 Feb 2007 09:33:13 +0100</pubDate><description>La purée froide n’a jamais été reconnue pour ses qualités gustatives. Etait-ce alors une sorte de châtiment qu’il s’infligeait ? Le fait est qu’il dînait tout seul ce soir. En tête à tête avec la télévision pour être plus précis. Ann l’avait appelé tout à l’heure en sortant des cours pour lui indiquer qu’elle ne rentrerait pas tout de suite. Evidemment il était sorti EXPRES du travail de bonne heure aujourd’hui.
En même temps, il pouvait difficilement lui en vouloir. Il n’était pas spécialement dans ses bonnes grâces.

Tyrian avait voulu lui faire la surprise d’aller la chercher pour déjeuner. Elle lui avait bondi au cou dès qu’elle l’avait aperçu et l’avait embrassé passionnément sous les sifflets gentiment moqueurs de ses camarades de classe de droit. Il lui avait expliqué ce qu’il faisait là et elle avait répondu, d’un ton contrit, qu’elle avait prévu d’aller déjeuner au restaurant avec ses amis. Mais il avait été le bienvenu, alors il les avait accompagnés.

C’était un petit troquet traditionnel, à l’autre bout de la rue où se trouvait l’université. Le repas était en train de se dérouler. Il connaissait de vue certains des camarades d’Ann, sur la petite dizaine de personnes à la table. Deux d’entre eux s’étaient chamaillés durant tout le repas. Elle lui avait glissé à l’oreille « C’est Marie et Lou, ils font ça tout le temps, n’y prête pas attention, ça doit être un truc à eux. ». 
Puis, d’une voix normale : 
« Oh, c’est la fête de ma mère aujourd’hui. Tu peux me prêter ton téléphone ? Je vais l’appeler en vitesse. Oui, je sais, j’ai ENCORE oublié le mien à l’appartement. » répondit-elle excédée par son sourire narquois. Il lui avait tendu son téléphone machinalement. Il n’avait pas encore commis l’erreur. Ou plutôt il l’avait commise déjà bien avant.

Il avait continué à profiter du repas quand, quelques minutes après, Ann revenait. Ses joues rouges et ses lèvres blanches n’étaient pas un bon présage. Elle avait l’air sur le point d’exploser.
« Tiens, tu as reçu un message, je crois. »
Elle lui avait rendu son téléphone négligemment, presque lancé, manquant le faire tomber. Il avait fait défiler rapidement les menus et avait lu.

[i]« Bonjour mon bijou. Finalement la semaine prochaine je ne serai pas disponible, il faudra qu’on se voie à un autre moment. Dommage car je comptais bien essayer des trucs coquins que j’ai lus dans mon magazine. Je t’embrasse. Partout. Corane. »[/i]

Aille. Aille, aille. Comment broder autour de ça ? Tyrian avait relevé lentement la tête pour jauger la tempête. Face aux yeux qui lui lançaient des éclairs assassins, il s’était dit que non, décidément, cela ne présageait rien de bon.

« Euh, écoute, je vais t’expliquer ».
Expliquer quoi ? L’autre cruche avait laissé un message plus qu’explicite et surtout elle avait signé. Aucune méprise possible. Et il n’avait pas voulu insulter Ann en essayant de lui faire croire qu’il s’agissait d’un faux numéro et que la fille portait ‘comme par hasard’ le nom de son ancienne maîtresse.

Tout le monde autour avait perçu le malaise et était resté silencieux. S’en étaient suivis une jolie dispute dont avaient bénéficié tous les clients du restaurant, une gifle assez marquante, plusieurs paires d’yeux franchement réprobateurs et deux repas insipides à payer.
Tout cela, alors qu’il était parti sur une bonne intention, sincère.

Il chercha machinalement la télécommande, ne la trouva pas, et se leva donc pour monter le son directement sur le téléviseur, en espérant quelque part que l’appareil empêcherait son cerveau de cogiter. Ah, c’était l’heure de son talk-show préféré. Tiens, entre un chanteur has-been, une actrice de porno et un homme politique, le présentateur avait réussi a caser de la culture. C’était un écrivain que Tyrian aimait bien.
Il suivit avec attention.

***

« Apollo Calland, bonsoir.
- Bonsoir.
- Vous venez ce soir pour nous parler de votre dernier livre : ‘Les faiseurs de monde’.
- A la base, je venais surtout pour le buffet, mais bon, je peux aussi vous parler de mon livre !
Rires dans le public. L’animateur en profita pour caser une vanne.
- Alors dans ce cas, interview ‘La bouche pleine !’. Ah non, on me signale qu’elle est réservée à Debby.
Les rires fusèrent à nouveau dont celui, jaune, de l’actrice de films pornos susnommée.
- Sérieusement, pouvez-vous nous en dire plus ?
- Bien sûr. La trame principale raconte l’histoire d’un écrivain qui crée des mondes et qui se retrouve soudain en train de voyager parmi eux. Il va donc rencontrer ses héros, ses ennemis (qui sont bien évidemment ses nemesis personnelles) et aussi des collègues à lui. Les mondes fusionnent, se séparent dans un joyeux bazar qu’il va falloir tenter de cartographier. Mais des regards convoiteurs attendent le bon moment pour tirer un maximum de profit de tout cela…
- Alors, on voit bien l’influence qui a dominé dans votre best-seller ‘Quand j’avais fini d’écrire la bible’, celle qui provient de votre histoire personnelle et qui puise sa source en fait dans la culpabilité que vous éprouvez toujours depuis que vous avez tué vos parents. Vous l’éprouvez toujours n’est-ce pas ?
L’écrivain ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel. A chaque fois il y avait droit, ça ne ratait pas. Il retrouva rapidement son sourire.
- Oui probablement, on déguise ses démons pour mieux les affronter. Quand j’ai commencé à écrire, c’était une thérapie. Je suppose que c’est maintenant mon opium.
- Depuis que vous êtes sorti de l’asile… enfin, de l’hôpital psychiatrique… enfin, de la maison de repos… C’est dur d’être politiquement correct hein ? Bref, depuis que vous vous en êtes sorti, on ne vous a pas connu d’aventures. Vous êtes pourtant en âge de vous marier. Que dites-vous de votre charmante voisine ? Elle ne vous fait pas d’effet ?
Il regarda gentiment sa voisine qui se faisait chahuter depuis le début de l’émission.
- Vous savez, j’ai arrêté de rêver il y a plusieurs années ! Je ne pense pas être particulièrement recherché par les jolies filles, mais ce n’est pas grave, je prends mon rôle de meilleur ami très à cœur !
Rires du public, sourire soulagé et reconnaissant de la part de la jeune fille.
L’animateur reprit.
- En effet, et puis à cet âge c’est du rêve, mais plus tard, ça vire au cauchemar ! Allez, on se retrouve après la pause publicitaire avec Félicien et son orchestre pour leur tube ‘La valse des gros nichons’. Et je crois que j’ai trouvé ma partenaire. »
Clin d’œil complice à la caméra avant le jingle publicitaire.

***

Finalement, il était temps que la télévision fasse un clin d’œil à son tour. Tyrian se leva et éteignit le poste. Toujours aussi lourdingue cette émission. Très peu de finesse. Il avait pourtant bien aimé la prestation de Calland. Ce type avait une certaine classe, il aimerait bien lui ressembler.

Il avait commencé à lire le bouquin qui avait été cité : ‘Quand j’avais fini d’écrire la bible’. Il ne se rappela pas pourquoi il n’avait pas continué. Il se mit dans l’idée de rechercher le livre pour le reprendre de zéro.

La porte de l’entrée s’ouvrit soudain et il vit Ann qui rentrait enfin. Mais pas seule. Elle était accompagnée par deux de ses camarades, avec qui ils avaient déjeuné ; l’un aux cheveux longs, l’autre pour qui ils tombaient dans les yeux.
Elle lui dit calmement bonsoir, mais son regard ne le trompa pas. Les deux garçons lui firent poliment un signe de tête.

« On va dans ma chambre, tu pourras venir nous rejoindre quand tu auras débarrassé la table ? » lui dit-elle d’un ton neutre.

Son regard tomba sur la table de la cuisine et plus précisément sur l’assiette de purée qu’il n’avait pas terminée. Deux repas froids, très froids, dans la journée. Il allait tout faire pour éviter d’en enchaîner d’autres.</description></item><item><title>33 > Enumérer les gestes simples</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=15</link><pubDate>Thu, 15 Feb 2007 07:48:25 +0100</pubDate><description>Une perle de sang coula sur son bras. Il la goba comme il avait gobé ses sœurs. C’était un des goûts du fruit défendu.

Apollo avait reçu une invitation pour une représentation exceptionnelle de la troupe de cirque Bohemio ce soir. Il y était allé, tout seul, et avait assisté à des performances époustouflantes. Comment ces gens, en prenant de tels risques, pouvaient-il arborer un sourire aussi… arrogant ? Non, pas arrogant. Simplement fier et sûr de soi. Cette expression était indispensable chez eux. Les artistes regardaient le public bien sûr, mais il avait eu l’impression que leurs yeux transperçaient le chapiteau, comme pour regarder et viser les étoiles.

Encore un coup de langue. Finalement le jeune écrivain à la mode avait passé la soirée tout seul. Malgré toutes les invitations qu’il recevait, malgré sa popularité, ses amis étaient restés chacun à l’intérieur de leur histoire propre, en cette nuit soi-disant spéciale, parce qu’elle avait été indiquée comme telle dans les calendriers et les spots de publicité. Il avait mis ce temps de repos à profit pour rattraper un peu de retard dans les livres qu’il avait dernièrement achetés. Mais durant un bref instant, il avait eu besoin de stimuler ses papilles. Avec quelque chose de très précis.

L’extrait de rubis se faisait plus rare mais il n’en laissait pas s’échapper. C’était l’exemple typique d’une bêtise. Une pensée lui vint soudain à l’esprit. Il saisit son téléphone, et rédigea un nouveau message.

« Je crois que j’ai la définition du mot ‘bêtise’ : c’est faire quelque chose d’idiot pour avoir le goût sucré du plaisir de briser un interdit. Simple pensée du soir. Bonne nuit. »

Il s’envoyait souvent des SMS pour faire office de bloc-notes. C’était un geste simple chez lui. Il capturait sa pensée sur le clavier de son téléphone et se l’envoyait à son numéro. Très simple.

Il aspira une nouvelle goutte qui suintait de la légère mutilation qu’il s’était infligée. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas fait. Sucré, salé, ce goût changeait parfois en une petite mélodie de notes nuancées.
Il se déshabilla et s’apprêta à aller se coucher quand soudain son téléphone sonna doucement : il avait reçu un nouveau message. Il prit l’appareil, appuya sur quelques touches et haussa un sourcil : il ne connaissait pas le numéro de l’expéditeur, mais il ressemblait étrangement au sien. Il n’y avait qu’un chiffre qui différait, au beau milieu de la séquence. Il lut le SMS.

« Etrange notion, néanmoins intéressante. Mais si l’attaque est sucrée, je me demande quel en est l’arrière-goût. Pourriez-vous développer ? Bonne nuit à vous. »
Il écarquilla les yeux sous le choc.

S’envoyer des messages pour ne pas oublier ses pensées était un geste simple chez Apollo Calland. Très simple.
Seulement cette fois, il s’était trompé.
</description></item><item><title>32 > Enumérer les gestes simples</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=15</link><pubDate>Wed, 07 Feb 2007 14:30:45 +0100</pubDate><description>Jongler, c\'était facile, ça faisait bien longtemps que ça ne lui posait plus de problèmes. Ca faisait quatorze ans qu\'il s\'entraînait sous le regard attendri de sa mère adoptive. C\'était une suite de gestes simples, mécaniques, qui, une fois maîtrisés ne posaient plus aucun problème. Foulards, masses, balles, cerceaux, il les maîtrisait tous à présent. Aussi bien sur ses deux pieds que sur une boule, ou même un monocycle.

\"Tu es prêt pour ce soir ?\" demanda son équilibriste de mère en passant une main affectueuse dans sa crinière brune.

Il hocha la tête en silence, concentré sur ses mouvements. Elle se recula et lui envoya un sixième cerceau. Il tint quelques instants, puis les laissa tous retomber, un peu agacé.

\"Hier j\'y arrivais avec sept, ça m\'énerve !\"

La mère eut à nouveau un regard attendri, et l\'aida à ramasser les six cerceaux qui étaient tombés au sol. Elle connaissait ça, le stress, c\'était normal, c\'était même positif, mais lui, ça l\'handicapait surtout. Il faudrait qu\'il apprenne à le gérer.

\"C\'est normal que tu sois nerveux, mais il faut que tu te détendes.\"

\"C\'est facile à dire, ça. C\'est pas ta première, à toi !\"

Il savait qu\'il avait tort de s\'énerver contre elle. Il savait aussi qu\'elle faisait de son mieux pour l\'aider à se préparer à sa première ce soir. Mais c\'était plus fort que lui. Elle, elle avait le surnaturel avec elle. Lui, pas. Lui n\'était qu\'un pauvre humain qui allait jurer avec tous les êtres magiques à la grâce mystique qui composaient les artistes du cirque. Pour eux tout semblait tellement naturel. 

Ils s\'étaient tous pris d\'affection pour cet humain qui s\'entraînait si dur en vue de sa première, qui avait mis quatorze ans avant de maîtriser l\'art du jonglage, et qui pourtant n\'avait pas son pareil, une fois entouré d\'animaux. Les chevaux le laissaient faire toutes les pirouettes qu\'il voulait sur leur dos, les tigres se mettaient à ronronner quand il les approchait. 

\"Orfeo, si tu t\'énerves, tu n\'arriveras à rien. Tu le sais. Tu es capable de gérer ton stress, tu l\'as prouvé en remplaçant Stella quand elle était malade.\"

Il hocha la tête en silence. Comme toujours, sa mère avait raison. La fois où il avait remplacé Stella, il était réellement mort de peur. Mais il avait réussi à conserver son calme, et c\'était à ça qu\'il devait d\'être en vie. Plus ou moins en tous cas. Stella était leur artiste du numéro appelé \"la grande sortie\". Un numéro qu\'ils n\'étaient pas les seuls à avoir, c\'est le principe d\'enfermer quelqu\'un dans une cuve remplie d\'eau, attaché, et de faire en sorte que cette personne s\'échappe, alors que ça parait hautement improbable.

Stella lui avait longuement expliqué comment se défaire de ses menottes, et au bout d\'un moment, il avait réussi à prendre le truc. Mais pour ça, il fallait rester maître de soi, et c\'est donc avec un calme tout relatif qu\'il était entré dans la cuve sous le silence nerveux du public. Et il avait réussi. Et s\'il avait réussi à vaincre ce trac là, il réussirait ce soir aussi.

\"On recommence.\" Fit sa mère, d\'un ton sec qui n\'acceptait aucune répartie. 

Et donc il reprit ses trois anneaux et commença à jongler habilement avec, réussissant à intégrer parfaitement chaque nouveau cerceau que sa mère lui lançait. Cinq, six, puis sept. Et il tint, aussi longtemps qu\'il était supposé tenir, et finit par les lancer les uns après les autres en l\'air, pour finalement tous les rattraper.

Il lança un regard de remerciement à sa mère, qui le serra contre lui.

\"On dit quoi ? Effronté.\"

\"Merci Anamaria.\"

Il savait qu\'il aurait dû l\'appeler maman, mais s\'il la considérait comme sa mère, il n\'avait pourtant jamais pu s\'y résoudre. C\'était un mot qui n\'avait pas franchi ses lèvres depuis le jour où Anamaria l\'avait adopté. Elle ne lui avait jamais demandé, et il ne l\'avait pas fait, ils s\'aimaient et ça leur suffisait amplement. Pas besoin d\'un terme affectif pour se le prouver.

Il s\'écarta d\'elle, puis rangea les anneaux et alla reprendre sa routine. Parce qu\'il était le seul à pouvoir nourrir les animaux de jour. Les autres restaient à l\'intérieur, sous l\'épaisse toile du chapiteau du cirque. Il donna de l\'avoine aux chevaux, puis entra dans la cage des tigres, qui se frottèrent contre lui, sachant qu\'il leur apportait leur nourriture, et aimant le jeune garçon pour une raison qu\'il ne s\'expliquait pas. Il nourrissait toujours les félins en dernier, appréciant leur contact. Il s\'installa à l\'autre bout de leur cage le temps qu\'ils mangent, puis les tigres vinrent le rejoindre, se couchant près de lui.

Il s\'endormit avec eux.

Ce fut sa mère qui le réveilla en l\'appelant doucement. Il était le seul à oser entrer dans la cage avec les bêtes. Elle eut un sourire amusé lorsqu\'il ouvrit les yeux, réalisant seulement à cet instant qu\'il s\'était assoupi. Même plus qu\'assoupi, puisque la nuit était tombée et qu\'Anamaria se tenait devant lui, éblouissante de beauté dans sa tenue blanche qui contrastait avec sa peau mate.

Il sortit avec précaution, et entendit le bruit de la foule dehors.

\"J\'ai dormi si longtemps ?\"

\"Il faut croire.\" Dit-elle dans un sourire qui révéla ses canines plus longues que la moyenne. \"Prépare-toi, le public va bientôt entrer.\"

Il hocha la tête, et alla s\'enfermer dans la petite loge, en compagnie de la jeune contorsionniste, qui en pinçait pour lui depuis un moment. Il retira ses habits qui sentaient littéralement le fauve et enfila un justaucorps et un pantalon de lin tous deux du même noir profond, sous le regard ébahi de la fille, qui n\'en revenait pas de le voir ainsi sous ses yeux.

\"Arrête, Léa.\"

Avec une moue boudeuse, elle détourna les yeux, croisant les bras sur sa poitrine, pour bien montrer qu\'elle tirait la tête. Une fois changé, il posa une main sur son épaule, et la sentit frémir. Contrairement aux autres, sa peau et sa chevelure étaient pâles. Ca lui donnait un air fragile qui ne le trompait plus depuis bien longtemps, sachant pertinemment qu\'elle était au moins aussi forte que lui.

\"Viens, tu entres bientôt, reste pas à tirer la tronche. En plus, ça va te donner des rides.\"

Elle lui tira la langue, mais lui sourit. Elle déposa un baiser sur sa joue, lui expliquant que c\'était sa manière à elle de lui souhaiter bon courage, et c\'est main dans la main qu\'ils rejoignirent les autres, qui attendaient de faire leur entrée en scène. Tous se montraient particulièrement attentionnés avec lui, lui souhaitant de réussir, et de ne pas stresser. Mais il savait que ça irait. Le rappel d\'Anamaria avait fait son effet.

Il serra un peu plus fort la main de son amie dans la sienne, un brin nerveux quand même, et elle resserra elle aussi son étreinte, sachant que c\'était de ça dont il avait besoin. Ils n\'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre, peut-être était-ce dû au fait qu\'ils avaient grandi ensemble. Il n\'en savait rien, et ne s\'en préoccupait pas vraiment.

Julian annonça son entrée, et Léa relâcha sa main, alors que sa mère adoptive entrait avec lui, ses anneaux en main. Ils firent leur entrée main dans la main, sous un tonnerre d\'applaudissements. Les gens savaient, en venant au Cirque Bohemio qu\'ils ne seraient pas déçus, et qu\'ils en auraient pour leur argent.

Anamaria tint les anneaux dans une main, et de l\'autre, les alluma avec une torche d\'une manière théâtrale.

\"Ne t\'en fais pas pour le feu, ça ne change rien du tout.\" Lui dit-elle pour le rassurer.

Mais il n\'avait pas peur. Après tout, jongler n\'était pour lui qu\'une suite de gestes simples. Tout irait bien.</description></item><item><title>29 > Enumérer les gestes simples</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=15</link><pubDate>Sat, 03 Feb 2007 23:29:00 +0100</pubDate><description>Une jolie blonde, aux yeux bleus et aux longs cheveux légèrement frisés lui souriait. Il faisait nuit et la Lune était pleine. Les deux figures féminines l’irradiaient d’une douceur quasi-maternelle. Tout allait bien. Tellement bien, ce samedi soir, le long de cette rivière sans nom.

Le vent devait finir par tourner, c’était évident. Et avec ce nouveau courant, vint un pressentiment. Et les yeux bleus lui transmettaient leur inquiétude. Cette brise froide lui apporta un bruit bizarre, une résonance étrange qui venait de l’autre côté de la rivière, et qui faisait le contrepoint de la mélodie qu’il avait dans la tête depuis le début de la soirée. Il fallait qu’il aille voir. Avant que la fille ne pût lui dire quoi que ce soit, il l’embrassa, lui sourit et lui lança un simple «  Je reviens, attends-moi ! », avant de filer tout droit vers le pont pour le traverser. Il s’était une fois de plus laissé prendre au piège par sa curiosité naturelle. Mais ce n’était pas grave. Tout allait bien.

[i]The last that ever she saw him,
Carried away by a moonlight shadow.
He passed on worried and warning,
Carried away by a moonlight shadow.[/i]

Il ne voyait plus le visage de sa charmante fiancée mais la Lune le surveillait toujours, alors il ne réalisa pas vraiment tout de suite ce qu’il se passait. Ce qu’il vit était plutôt fantaisiste mais très cru. Le vent poussait des corps pendus aux branches des grands arbres qui surplombaient la rivière. Plusieurs hommes tenaient à peine debout mais avaient la posture des combattants. Ils étaient entourés par les cadavres de leurs amis. Il en inspecta un : rien de bien notable à part ses yeux jaunes et des dents longues, comme les caricatures de vampires qu’on voyait à la télévision. Il tourna la tête de l’autre côté, pour voir leurs ennemis. Il n’en vit qu’un seul.
Un homme avec un masque de dragon qui arborait une sorte de pistolet. Sauf que ce pistolet lançait des rayons bleus.

[i]Lost in a river that Saturday night,
Far away on the other side.
He was caught in the middle of a desperate fight
And she couldn\'t find how to push through.[/i]

La Lune ne brillait pas sur le masque que ce démon portait et qui permettait de voir ses yeux, d’un bleu aussi glacial que les rayons qui faisaient tomber les combattants ; ils étaient remplis d’une rage froide.

Soudain, il comprit d’où venait la résonance : c’était le vent dans les arbres, qui chantait l’étrange contrepoint de la mélodie douce de la chanson bien commerciale qu’il avait entendue ce soir. La chanson était mineure, mais le contrepoint était plus grave, plus inquiétant, comme un prélude à une marche funèbre.

[i]The trees that whisper in the evening,
Carried away by a moonlight shadow.
Sing a song of sorrow and grieving,
Carried away by a moonlight shadow.[/i]

Le murmure des arbres finit par atteindre le démon qui le remarqua enfin et qui écarquilla les yeux, perdant de son aplomb.

Il entendit un « …toi ? » émis par une voix étranglée.

« Non… ce n’est pas le moment… ».
Il vit l’homme à tête de dragon secouer la tête comme en signe de dénégation et pointer son étrange pistolet vers lui. L’arme avait un design très fin et en la regardant de plus près, on pouvait voir une sorte de faible lueur bleue palpiter à une fréquence sensiblement similaire à celle d’un cœur qui bat. Pour le reste, impossible de vraiment distinguer les détails. Elle n’était pas faite d’une matière courante, c’était une certitude ; on aurait plutôt dit une sorte de cristal. De l’obsidienne ?

Sans prévenir, six coups partirent, six courts segments d’un bleu intense qui vinrent se ficher dans son sternum. En tombant, il la vit de l’autre côté. Elle était si loin…

[i]All she saw was a silhouette of a gun,
Far away on the other side.
He was shot six times by a man on the run
And she couldn\'t find how to push through.[/i]

Il ferma les yeux et entendit sa voix, cristalline, qui parcourait la nuit argentée pour percer jusqu’aux nuages qui bougeaient lentement.
Elle était à genoux. L’air était vivant. Il entendit le murmure d’une centaine de personnes.

[i]« Je reste, je prie.
Nous nous reverrons au paradis, loin d’ici.
…viendras-tu me parler cette nuit ? »[/i]

***

CLAC !

Léo se leva en sursaut. Ses cent camarades le regardaient. Il réalisa soudain qu’il s’était assoupi en plein milieu de l’amphitéatre ! Et surtout au beau milieu du cours de monsieur Claes, le professeur qui prenait tout le monde de haut alors que ses compétences étaient toujours discutées et qui venait de claquer sa baguette sur son bureau.

« En pleine méditation monsieur d’Albion ? Si vous nous faisiez part de vos conclusions ? »

Evidemment, il ne put rien répondre. Ses camarades riaient, d’autres s’en fichaient éperdument.

« Je pense que vos parents seraient déçus par votre attitude. Si vous manquez de sommeil, je vous prierai de bien vouloir terminer votre nuit ailleurs. »

Il se leva, ne sachant pas trop si c’était une provocation ou un ordre, prit ses affaires sous son bras et sortit de l’amphi. Il descendit les escaliers et s’assit sur une marche.
Quelle injustice. Ce n’était pas sa faute si lui, Léo d’Albion, avait passé ces dernières nuits à ne faire que ces rêves étranges. Ce qui rendait la chose plus corsée, c\'était qu’ils envahissaient même ses journées. Il n’osait pas en parler à sa mère, de peur qu’elle lui fasse boire une décoction au goût abominable. Quand à son père… il ne rêvait pas. Un homme qui a vu toutes ses ambitions satisfaites n’a probablement plus besoin de rêves.

Quoi qu’il en soit, lui, le fils de monsieur Henri d’Albion, le plus grand homme d’affaires de la ville, et de madame Mélaine d’Albion, la plus grande chimiste et pharmacienne de la région, s’était fait renvoyer de cours. Une fois de plus.
Il soupira. Son professeur avait raison, ce n’était pas en suivant ce chemin qu’il suivrait la voie de ses parents, malgré tous ses efforts.

Il mâchouilla la cordelette de son sweet à capuche, plus ennuyé qu’énervé. Il ne se mettait plus en colère quand on nommait ses parents, implicitement ou non. Il savait qu’il finirait par trouver son chemin à lui. Le problème, c’est qu’il ne savait pas où chercher.

Il continua à mâchouiller. Un geste si simple et si habituel chez lui qu’il n’y prêta aucune attention.</description></item><item><title>28 > Enumérer les gestes simples</title><link>http://www.les-chants-de-babylone.fr/?page=histoires&amp;hid=15</link><pubDate>Sat, 03 Feb 2007 11:45:05 +0100</pubDate><description>Sortir de la faculté, vite. Il y a des visages qu\'on ne veut pas voir, des regards qu\'on ne veut pas croiser.  Sortir de l\'amphithéâtre, passer dans le couloir en slalomant agilement entre les gens qui s\'arrêtent pour discuter en plein milieu du passage. Tourner à droite, descendre les escaliers. Pousser la porte et sortir, enfin. Une suite de gestes simples, qu\'il répétait jour après jour, cours après cours. Et à présent qu\'il était dehors, autant faire quelque chose, et combler ce besoin de nicotine qui le démangeait depuis que la prof d\'économie avait commencé à parler du capitalisme. La suite de gestes simples reprend. Fouiller dans sa poche à la recherche du paquet de cigarettes, puis du briquet. Ouvrir le paquet, sortir une clope et la caler entre ses lèvres. Allumer le briquet, inspirer la bouffée de goudron et de nicotine, sachant pertinemment qu\'on fout sa santé en l\'air, et ranger le tout.

Les gestes simples, il connaissait. Avant, il les faisait sans réfléchir. Et maintenant, il analysait à chaque fois. Analyser chacun de ses gestes pour ne pas penser. Réfléchir, penser, ça faisait mal, alors il essayait d\'éviter. Croiser son regard, ça faisait mal aussi, alors logiquement, il essayait d\'éviter. Et pourtant, l\'autre semblait ne pas comprendre. 

\"C\'est quoi ce que tu fumes ? Ca sent bon.\"

Ah. Les inconnus qui s\'incrustent. Miam, il avait horreur de ça. Il s\'apprêtait à se tourner et à envoyer l\'importun au diable quand il croisa une paire d\'yeux noisette, sur un visage féminin. Mais ce visage, il appartenait à un garçon, et ça, il ne le savait que trop bien. Le cœur se serra, et les mots acides bien préparés moururent dans sa gorge.

\"Des cigarettes parfumées au chocolat.\"

\"T\'es mignon, tu sais.\"

Silence. Non, il n\'était pas mignon, et il savait que l\'autre savait. Il n\'aimait pas qu\'on lui fasse des compliments quand il se sentait six pieds sous terre. Il détourna les yeux et inspira une nouvelle bouffée de tabac. Il s\'efforça à ne pas le regarder, ce garçon au visage de fille, au dos cambré et à la taille si fine, aux cheveux longs et aux vêtements ajustés. A croire qu\'il aimait jouer de son ambiguïté.

\"Tu boudes ?\"

Silence, toujours. Peut-être qu\'en l\'ignorant, il finirait par partir ? Il n\'avait pas envie de lui parler, surtout pas à lui. Parce que c\'était douloureux, et que jusque là, en l\'évitant, tout était allé pour le mieux. Il avait réussi à ne pas penser, à ne pas revivre les instants qu\'ils avaient partagés et qui n\'avaient tous étés qu\'un jeu. Un jeu cruel que l\'autre aimait à jouer.

\"Je t\'avais rien promis, tu sais.\"

Il tira une nouvelle fois sur le cylindre de nicotine avant de le jeter au sol et de l\'écraser sous son talon. Et puis sans répondre, il rentra dans le bâtiment, jetant un coup d\'œil à sa montre, pour vérifier qu\'il n\'était pas en retard. Il pressa le pas pour arriver à temps dans l\'amphi avant que le cours ne commence. Ce prof là, il n\'aimait pas qu\'on arrive en retard. 

\"Hé ! Marche pas si vite, tu veux me semer ou quoi ?\"

\"Y\'a de ça…\"

Oui, il y avait de ça. Parce qu\'il n\'avait pas envie de discuter. De toutes façons, ça ne servirait à rien, l\'autre était imperméable aux arguments, et au final, il revenait toujours à lui dire cette phrase. \"Je ne t\'ai rien promis\". Non, c\'était vrai. Mais lui, il n\'avait pas pu s\'empêcher d\'espérer. Marcher à grandes enjambées, accélérer encore un peu, pousser une des doubles portes de l\'amphi cinq, descendre les marches et s\'installer en bord de rangée, pour que l\'importun ne puisse pas s\'asseoir.

… Mais c\'était bien mal le connaître. Grimpant souplement sur la table, il marcha dessus et se laissa tomber de l\'autre côté du fuyard. Lequel tenta de se lever, pour quitter cette place là avant que le prof n\'arrive, mais c\'était sans compter sur la malchance qui semblait le poursuivre ce jour là.

\"Monsieur Dubois, les tables ne sont pas faites pour marcher dessus. Et monsieur Corbel ? Vous avez l\'intention de nous quitter ?\"

Après avoir bredouillé un \"Non, Monsieur\", il s\'était rassis, aux côtés d\'un Lou souriant jusque derrière les oreilles. Et là, vous vous dites Lou Dubois ? Et c\'était aussi ce qu\'il avait pensé, alors que Lou s\'était présenté pour la première fois. A la rigueur si le type avait été grand, baraqué et imposant, pourquoi pas. Mais c\'était un gamin svelte et de petite taille qui portait le nom. Et quelque part, ça lui allait bien aussi.

Le professeur s\'installa derrière son bureau et commença son cours, parlant au micro d\'une voix un peu monotone, tous les étudiants prenant studieusement les notes de son cours. Et notre pauvre monsieur Corbel tenta bien de faire pareil, mais c\'était sans compter sur la présence de Lou à ses côtés.

\"Allez, Marie, arrête de faire la gueule.\"

\"M\'appelle pas comme ça, putain.\"

Le sourire de Lou s\'agrandit. Au moins, il avait obtenu une réponse, cette fois. Et Marie se maudit intérieurement de s\'être laissé avoir. Il n\'avait même pas marché, il avait couru.

\"Bah, c\'est ton nom, je me trompe ?\"

Pas de réponse, cette fois ci. Il ne se trompait pas, et c\'était bien le problème.
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